J’ÉCRIS À FORCE DE ME TAIRE



Assia Djebar, Femmes d’Alger dans leur appartement

« J’écris à force de me taire » Des mots scandés comme un slogan, affirmés comme un mantra. Le silence, la privation de l’expression : l’insoutenable. Et une seule porte de sortie, l’expression. S’émanciper du prisme de « l’Autre », dépasser le prisme du « Soi ».


le 14 novembre 2022 - Carla Giannotti -









         Pour Assia Djebar, les mots. Ici, des mots qui s’assemblent en nouvelles, presque des contes, cousus comme les chapitres d’un conte merveilleux. Les voix forment des échos, loin de la cacophonie. Attachées à leur environnement mais menacées par ce dernier, hamadryades littéraires sans pareil, les femmes d’Alger sortent de leur appartement pour s’adresser à Vous, lecteurs.
« Pour les intelligences autant que pour les imaginations, [l’Orient devient] une sorte de préoccupation générale » —Victor Hugo, préface des Orientales, 1829

Femmes d’Alger dans leur appartement, pour nombreux d’entre nous, le souvenir d’un cours d’histoire de l’art sur l’œuvre de Delacroix. Le portrait d’un Orient mythifié, fantasmé, hypersexualisé. La force de l’autrice ? Rompre ce miroir déformant, et en rassembler les morceaux dans une reconstruction tripartite de la femme par le texte, le langage, le corps. Les identités des femmes de Djebar sont riches, profondes, complexes, tissus de liens ambigus. Pas d’Orientalisme, pas de « regard volé ». Plutôt, des regards généreux, sincères, et la primauté de retranscrire des moments de vie affichés comme imaginaires, pourtant empreints de verisimilitude.

« Depuis dix ans au moins — par suite sans doute de mon propre silence, par à-coups, de femme arabe —, je ressens combien parler sur ce terrain devient (sauf pour les porte-parole et les 'spécialistes') d'une façon ou d'une autre une transgression ». — Assia Djebar, en ouverture de Femmes d’Alger dans leur appartement
Une part d’autobiographie également , ou plutôt d’autofiction, dans des récits qu’elle qualifie de « fictifs ou frôlant la réalité – des autres femmes ou de la mienne ».

Et finalement, un but revendiqué : l’expression sans astreintes.

Pour l’atteindre, il faut savoir aiguiser sa plume de sorte à inciser le plafond de verre. Car « Assia Djebar » est avant tout une identité de papier, un nom de plume pour celle qui souhaitait « ne pas choquer » ses parents. Se défaire de ses entraves s’avère d’ores et déjà un processus fastidieux.
Heureusement, il reste un chemin de traverse pour gagner son Salut : emprunter la voie thérapeutique du langage.

« Mots libérés à la suite de mon corps de vieille […]. Mots du harem transparents de vapeur […], je circule, moi la femme, toutes les voix du passé me suivent, voix multiples. » (Dans la nouvelle éponyme « Femmes d’Alger dans leur appartement »)

Une quête impitoyable débute, celle d’objectiver les représentations du monde de femmes ayant connu la guerre, l’exil, le mariage forcé, ou tout autre traumatisme laissant des marques à vif, irréductibles, indélébiles.

« L'identité n'est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l'existence. » disait Amin Maalouf dans Les identités meurtrières.

L’Histoire, qui impacte nos histoires, déforme nos schémas de pensée, nos aspirations, et enfin nos décisions. L’introspection est une étape nécessaire mais complexe, elle ne nécessite pas seulement d’observer sa réalité mais d’en comprendre les forces parfois invisibles. Dans la compréhension de notre rapport à nous-mêmes vient aussi la nécessaire comparaison à l’autre.

Et parfois, l’incompréhension d’un idéal étranger et incompris :

« […] ma mère donc ne se sentait vraiment femme qu’en étant mère d’un fils. » (« La nuit du récit de Fatima »)

Les identités entrent en conflit, aucun consensus ne sera trouvé. La véritable victoire : provoquer des avis divergents, des oppositions. Finalement, façonner une petite bulle de liberté où prendre parti. Alors oui, opposons-nous, divisons-nous, et faisons vibrer le langage jusqu’à ce qu’il pleuve un tonnerre de mots vigoureux, détonnants, esthétiques ou poétiques.
« Je connaissais déjà mon rôle pour l’avoir déjà joué ; rester ainsi muette, paupières baissées et me laisser examiner avec patience jusqu’à la fin : c’était simple. Tout est simple, avant, pour une fille qu’on va marier » ( « Il n’y a pas d’exil »)

Il y a là tout le combat, l’irréductible interrogation d’Assia Djebar : comment célébrer sa culture, son héritage, tout en entamant un long processus de déconstruction des idées reçues, des normes de genre, ou du conservatisme des anciens ? La réponse offerte semble provocatrice : pas question d’influer sur le destin de femmes silencieuses, soumises, ou contraintes. Car agir sur Autrui ne serait qu’une forme d'intrusion malvenue, dans un espace intellectuel intime et personnel. Pour reprendre Derrida: « Ce qu'on ne peut pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais l'écrire. ». Une seule échappatoire : libérer la parole à tout prix. Qu’importe s’il en ressort un cri ou un murmure, tant que nous permettons une représentation puissante de la pluralité de nos réalités :

« Je ne vois pour les femmes arabes qu'un seul moyen de tout débloquer : parler, parler sans cesse d'hier et d'aujourd'hui, parler entre nous, dans tous les gynécées, les traditionnels et ceux des H.L.M. Parler entre nous et regarder. Regarder dehors, regarder hors des murs et des prisons ! » (« Femmes d’Alger dans leur appartement »)

« La liberté c'est de savoir danser avec ses chaînes » (Friedrich Nietzsche)

La nouvelle colombe est-elle une ballerine menottée ? Pas forcément. Si nous ne valserons pas nécessairement avec nos chaînes, il n’est pas question non plus de les laisser nous dompter. Prenons un coup d’avance. Examinons la chaîne, appréhendons-la et alors, décidons : faut-il la laisser se fondre autour de notre cou, sécher, s’endurcir, robuste collier de titane ? Ou en faire un collier de perles, léger, délicat, magnifiant notre apparence ? Une seule ligne de conduite : manier sa chaîne jusqu’à ce qu’elle épouse notre essence, jusqu’à ce qu’elle se confonde dans notre être.






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