BAS LES MASQUES



20h : soixante sept millions d’auditeurs, séduits, asservis, l’Histoire gronde avec le tonnerre, le destin du monde a une odeur de flash brûlé. La politique étouffée par les fumigènes et les projecteurs, les opinions envoûtées ne se discutent plus... Ce n’est pas le refrain d’un son d’Indochine ou de Noir Désir, c’est une chronique du milieu médiatique.


le 29 septembre 2022 - Gaspard Hennequin -









Joseph K. embourbe jusqu’à sa conscience à prouver son innocence contre une mécanique judiciaire incompréhensible, implacable. Le Procès de Kafka met en lumière le cloaque dans lequel a sombré la société moderne : l’étendue de l’absurde.

Nos citoyens contemporains n’auront même pas la chance de démêler en leur esprit les faits, du récit, le vrai du faux, le juste de l’injuste. Désormais les évènements n’existent plus que par leur récit, l’Histoire se lit au nombre de réactions qu’un tweet a suscité.


Pour exister dans le torrent de l’information, les stratèges de la communication politique ont donc recours à une solennelle dramaturgie…

La gestuelle est grave, le pincement des lèvres méditatif, les silences résignés, les mots tragiques. Jupiter est mort. Ainsi soit l’oracle de malheur. Le spectacle déborde des planches et gangrène la scène politique. À moins que les citoyens ne soient plus que des spectateurs et qu’il faille les aguicher pour les atteindre ? À moins que Philippe Muray n’ait raison et que la mascarade soit devenue le mode d’être moderne ?


L’Histoire est devenue un objet consommable, un blockbuster retentissant, une « super-production » de l’appareil médiatique. Les injonctions les plus dérisoires se parent d’héroïsme. Le besoin de sacré, caractère essentiel de chaque culture que Marx, Engels et les soixante-huitards se sont échinés à abolir, s’est simplement sécularisé, on le retrouve désormais à la télévision avec la cartomancie de la nation.
« Ne cédons pas aux tentations » les paroles de notre président résonnent en une parénèse sacrificielle, un cruel horoscope :
le public est tenu en haleine jusqu’au prochain épisode.



L’usage du pathos et de l’emphase conditionne la sujétion du peuple et floute la gravité de la réalité.

« L’acculturation à la fatalité est “la chose du monde la mieux partagée”; elle n’exige aucun effort, si ce n’est celui du renoncement – ce dont toute politique se satisfait à partir du moment où les sociétés sont mûres pour ne plus exercer leur droit de regard qui constitue la condition ontologique de l’exercice de leurs libertés. »1

L’exaltation du récit de l’Histoire et la confusion des échelles ne fait qu’accélérer l’indifférenciation du langage. La spectacularisation du quotidien est une tyrannie, car en perdant notre liberté de conscience, nous perdons notre liberté d’actes.


Force est de constater que notre démocratie est tombée dans une mécanique d’absurde. C'est-à-dire une perte de sens, le divorce du réel et la relativisation du Bien et du Mal, qui ne sont plus que des valeurs, au sens économique : variables, floues.

Chacun a droit à la parole, le débat public devient un pugilat généralisé. Tout le monde triche, et cela justifie tous les coups. Un tweet suffit à dénoncer et à descendre son prochain. La justice est mise au banc. Détruire devient une logique, un droit. C’est le berceau de la terreur.

En témoignent les débats politiques : adieu l’écoute et le respect de l’adversaire, l’heure est à l’invective et au clash.

C’est à celui qui criera le plus fort. La sauvagerie en somme.

Du délitement des élites, Arnaud Benedetti attribue la cause au substrat technocratique de Bruxelles.


S’il n’est pas l’unique motif d’irresponsabilité de nos dirigeants, il a pour conséquence une perte de souveraineté et donc d’engagement, dont découle l’uniformisation des politiciens en tribuns et la fragmentation du peuple. Que l’on s’évertue à nommer dans sa pluralité mais remarque l’auteur « Les imaginaires de l’adversité croissent, à proportion que décroît la maîtrise politique : une dialectique de la contradiction habite des sociétés qui, plus elles nouent d’interdépendances, moins elles apparaissent en capacité de se protéger {…} »

Alors devant l’éclosion des dissensions, on fait le deuil du progrès de l’histoire et de l’amélioration de l’âme humaine.

À qui la faute ? Aux technocrates experts en rhétorique flirtant avec la manipulation ? À la masse de frustrés qu’une catharsis toujours plus intense essaye en vain de dompter ?

Le déchargement des pulsions sur les réseaux sociaux, l’affranchissement d’une censure morale, l’apothéose de la jouissance mènent paradoxalement à une insatiabilité exacerbée et celle-ci cède le pas à l’agressivité. C’est la dissolution du processus de civilisation.
Laisserons-nous Le Malaise de la Civilisation de Freud être le credo de l’Homme moderne ?

Il ne s’agit pas de castrer la passion de vivre et ses excès. Mais la logique confortable de la violence et de l’indifférence s’agenouille vers la tombe plus qu’elle ne s’élance vers la vie.
Aux chimères virulentes, je préfèrerai donc la conscience dissidente, l’ascèse de la liberté, le refus de la condition historique. C'est-à-dire abandonner l’Histoire à sa contingence et conquérir l’audace de la pensée. Elle dévoile ce qui en l’Homme « est toujours à défendre »2, ce qui par delà les divergences fait que l’on veut vivre en société. Le premier élan d’humanité, le premier geste politique.







1 Arnaud Benedetti in Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir

2 Camus in L’homme révolté






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