D’OÙ NOUS VIENT CE BESOIN DE NATURE ? 




Dans notre premier numéro, nous concluions notre réflexion sur les réseaux sociaux par cette maxime que l’on doit à Voltaire : “il faut cultiver notre jardin”. Il semblerait qu’elle ait été entendue, puis appliquée, mais dans un sens qui se rapproche plus du sens interdit que du sens commun. Car à défaut de philosophes, force est de constater que fleurissent davantage les apprentis jardiniers adeptes de l’écologie et du green building, que de véritables philosophes marchant sur les chemins de la sérénité. C’est même le contraire qui semble se produire : les écologistes en fleurs sèment davantage de combats et d’inquiétudes que les philosophes cultivant leur jardin intérieur. Il s’en faut de peu pour que ces combats ne tournent à vide. Et la nature ayant horreur du vide, cet article s’empresse de le combler.

le 22 mars 2023 - Théophraste Martin d’Amat -










        Comme le disait Hegel, la nature se suffit. Mais la nature ne suffit pas à l’homme. Il doit encore l’apprivoiser, la faire sienne, et s’assurer d’un jour atteindre ainsi cet idéal cartésien : « se rendre comme maître et possesseur de la nature ». La nature humaine ne se révèle qu’à travers le dévoilement de la nature non-humaine, et l’homme, curieux de se saisir lui-même dans tout son être, n’y a jamais accès que dans les conditions d’une existence incarnée, d’une existence en mouvement, d’une existence au milieu de la nature. Pour reprendre la distinction qu’établit Heidegger dans Être et Temps, seul « l’étant », c’est-à-dire cette condition de l’homme inscrit dans un contexte de vie singulier et mouvant, dans un temps, informe « l’être », ce référentiel abstrait et pourtant unique source de l’identité de chacun.

La révolution cartésienne est donc en marche à l’heure où chacun poursuit sa propre nature, en prétendant domestiquer la nature. Le bout du chemin semble même s’annoncer aujourd’hui aux explorateurs intrépides que nous sommes.

Nous voilà passés de la nature qui s’impose de toute sa force, insaisissable, qui nous impose sa loi et ses formes, à la nature outil, nature objet de notre imagination et esclave de nos mains.

La nature nous appartient. Il y a là un bouleversement physique et métaphysique dont on peine encore à saisir toute l’ampleur.

Que l’on adhère ou non à la chronologie proposée par la Bible, celle-ci a le mérite de montrer ce passage de la nature comme donnée de l’environnement et à laquelle l’homme est intimement lié, à une nature comme outil que l’homme s’approprie et utilise au besoin, à l’image de ce passage où Ève et Adam, dont les yeux contemplent avec effroi leur condition humaine, utilisent des feuilles pour se cacher et s’habiller. Quand l’esprit rencontre la nature, celle-ci devient pour lui un outil, un objet de domination proche ou lointaine, facile ou laborieuse, mais un objet avant tout. La nature nous appartient : nous définissons son devenir (comme son passé) en fonction de notre action.

Mais cet outil est imparfait, cet outil n’est jamais pleinement un outil, ou plutôt, il n’est jamais l’outil que l’on voudrait qu’il soit. Dans cette entreprise de domination de la nature, à laquelle les chrétiens se voient exhortés dès le troisième livre de la Genèse, nous sommes, nous, humains, constamment plongés dans un règne d’incomplétude et d’insatisfaction. Condamnés à être libres, nous sommes également condamnés à être déçus. Fidèles au mot de Descartes, les écologistes de notre siècle — quels que soient leur bord politique et les moyens qu’ils préconisent pour atteindre les fins qu’ils poursuivent — tirent en réalité leur force de ce qu’ils sont une source intarissable d’inquiétude — mais l’inquiétude est bonne marchande en politique, et leur succès masque bien souvent l’état de crainte qui habite les quelques esprits encore assez téméraires pour croire en la force d’un vote. Ce que ces écologistes présentent comme une libération de la nature devant à terme prendre le pouvoir de notre vie, s’annonce bien plutôt comme une entreprise de reconquête de la nature.
Comme une entreprise éternelle, car jamais pleinement satisfaisante, toujours incomplète.

Or une question demeure. Car nous savons tout cela. Nous connaissons notre tendance à l’orgueil démesuré et possessif. Et malgré cela, nous nous y complaisons. Nous y revenons, jamais rassasiés des potagers suspendus et des façades végétales qui fleurissent au coin de nos rues.

Alors d’où nous vient ce besoin intarissable de nature ?


« Nous comprenons la Nature en lui résistant. »


Gaston Bachelard in La Formation de l’esprit scientifique

Il n’y a rien de plus anarchique et de plus anti naturel qu’un mur. D’autant plus lorsqu’il est blanc, couleur que l’on ne retrouve à peu près nulle part ailleurs que chez Castorama ou Leroy Merlin rayon Surfaces et couvertures.
Un mur n’a d’autre essence que de se dresser avec la hauteur d’un arbre, mais sans sa difformité harmonieuse, et avec la puissance d’une montagne, mais sans cette rugosité caractéristique qui nous en rend l’escalade aussi difficile qu’attrayante.
Un mur est tel un arbre ou telle une montagne auxquels nous aurions tout simplement ôté ce qui pouvait encore exister de vie en eux. Ainsi vidé de tout attrait vital, le mur accède à cette condition d’objet dans ce qu’elle a de plus mort, de plus inanimé, de plus inerte. Le mur est là, on l’y a posé et plus jamais il ne bougera, à moins de disparaître tout entier, de passer de « mur » à « ruine ». L’arbre peut croître, se redéployer par ci par là ; la montagne peut s’éroder puis se reformer en une autre forme tout aussi singulière que la précédente. Le mur, lui, n’a d’autre sens et d’autre utilité, d’autre nature, que dans sa forme géométrique, droite et stérile par laquelle il est né. C'est là la condition première de l'objet : il est interdit de muer en une autre nature, condamné à rester fixement et éternellement dans sa nature originelle.

Ainsi la nature subit-elle bien souvent cette mortelle réification lorsque l’homme croise son chemin.

La monotonie, et surtout la froide immobilité des choses, nous glacent le sang, nous inquiètent. Nous sommes des êtres de vie, des êtres mouvants. Ne dit-on pas d’ailleurs d’un paysage ou d’un bourg sans mouvement qu’il est « mort » ? Toute notre vie est mouvement, et la disparition de celui-ci nous apparaît comme l’allégorie de notre mort prochaine. Essayez de penser l’arrêt du mouvement sans penser à la mort. Celle-ci arrive tôt ou tard, comme notre vie lancée sur des rails perd bientôt en inertie, s’essouffle, malade ou fatiguée, jusqu’à finalement s’arrêter. De même une feuille qui tombe, un jet d’eau qui faiblit, et le spectre d’Hécate, déesse grecque des carrefours entre la mort et la vie, bientôt ressurgit.

Le confinement a généré une explosion des cas de dépression, et l’on peut assez aisément l’interpréter à l’aune de notre analyse : rester confiner, privés de mouvements, enfermés entre quatre murs immobiles, telle est l’antithèse de ce pour quoi l’homme est conçu. Ainsi tout ce qui relie au mouvement est célébré comme solution à ce problème anthropologique profond, comme remède à la psychose des sociétés modernes. Selon une étude allemande publiée dans la revue Landscape and Urban Planning, le mal-être qui traverse les sociétés contemporaines, et que l’on attribue aussi bien au Covid-19 qu’à un état de stress plus profond lié à la détresse économique de nombreux ménages, peut être atténué en favorisant le contact avec la nature, et – plus surprenant – le contact avec une riche biodiversité. La nature est ainsi érigée en réponse à la fixité de nos vies. Elle est un miroir de notre cœur qui bat, de notre sang qui coule, des influx nerveux qui vont et viennent du cerveau aux extrémités du corps. Contempler la nature, c’est se savoir partie d’un spectacle vivant dont la seule trame est le mouvement, pur, anarchique et imprévisible.

Mais en nous fondant dans ce tableau vivant, nous sommes bien souvent tentés de nous croire les personnages centraux du tableau, telles les Ménines de Diego Velázquez, alors que tous les spectateurs tournent leurs yeux vers le coin du tableau où l’on distingue le peintre en action. L’œil averti recherche le mouvement, la sincérité, la spontanéité... le naturel. Comme le dit Christian Charrière dans Le Maître d’âme, « nous croyons regarder la nature et c’est la nature qui nous regarde et nous imprègne ». Velázquez se joue de cette nature, de ce naturel, s’amuse à le mettre en scène, à artificialiser et réifier la spontanéité du peintre qui agite ses pinceaux sur la toile. Il déstabilise par là même le spectateur un peu trop anthropo-centré : l’homme devient un objet à la fois dans le tableau et face au tableau. La contemplation, de la nature ou du tableau, fait de nous les objets, les porteurs, d’un mouvement qui nous dépasse, qui nous échappe. Nous ne contrôlons pas le mouvement de la nature, de même que nous ne contrôlons pas la signification exacte de l’œuvre dont nous sommes tantôt le sujet et tantôt l’objet. L’homme sent son destin lui échapper. Renouer avec la nature devient la solution ultime et unique, le dernier chemin de survie.

« Tous les goûts sont dans la nature »


Il lui faut entrer dans la confrontation avec la nature, s’accepter comme un être de nature, irrémédiablement plongé dans cette nature mais conscient de cet état de fait, et ainsi capable de s’en extirper. L’homme a besoin de la nature mais il a besoin de s’en savoir « maître et possesseur », selon le mot de Descartes. Pour aller plus loin encore, nous pourrions dire que l’homme a besoin de la nature pour vivre, mais vit dans ce besoin, et y revient toujours lorsque son entreprise de dé-naturalisation l’amène à outrepasser les frontières de l’artificialité. Vivre dans la nature, oui, mais en espérant la dominer un jour, et quitter cet état de nature qui sans cesse nous rattrape. L’homme n’a d’autre choix que de résister à la nature, d’éprouver, dans cette confrontation sans fin, toute son humanité, aussi fébrile soit-elle, et en repousser les limites. L’humanité s’éprouve aux limites du non-humain, aux frontières du naturel.

Cette confrontation avec la nature n’a jamais cessé, à vrai dire. Elle n’a eu qu’à s’adapter aux circonstances et degrés d’artificialisation de la vie humaine. Plus l’homme s’affranchit de la nature, plus il bétonne des prairies, étouffe les petites herbes sous les pavés de Paris, et plus celles-ci se rendent visibles, lui rappellent combien elles lui sont nécessaires. Et ce faisant, l’homme lui-même se rend compte qu’il ne peut faire fi de la nature, en fermant simplement les yeux comme on ferme les volets d’une fenêtre. Le brin d’herbe résiste de plus belle. Le voilà, arrogant, qui se signale à tous les promeneurs du dimanche. Il est même bien plus frappant lorsqu’il surgit au beau milieu de cette plaque de bitume insipide, que lorsqu’il prospère parmi ses congénères dans un coin de prairie. Je suis d’ailleurs émerveillé, bien souvent, de voir ces quelques plantes héroïques, résistant à l’envahisseur dénommé « goudron » ou « asphalte », exhiber fièrement leurs couleurs verdoyantes, tel un pied de nez à l’entreprise de conquête des moindres coins de verdure qui fait aujourd’hui rage dans les centres urbains. Comme le dit l’expression chassez le naturel, ou en l’occurrence la nature, elle revient au galop.

Qu’il le veuille ou non, l’homme doit rendre des comptes à la nature, et cela l’angoisse. Alors il l’enferme, la met à distance. La culture, comme l’a montré Aristote dans la Poétique, est une vaste entreprise de catharsis, de purification physiologique. Il faut soulager l’œil et l’esprit. Enfermer la nature est un moyen pour l’homme de soulager sa conscience. La nature perd toute vie, toute naturalité, elle cède le pas au temps de la culture. Plus la nature ainsi enfermée conserve ses traits passés de nature « libre », plus est grande l’impression que c’est bien la nature que l’on domine à travers ce pot de fleurs, et plus le soulagement est grand. De là l’entreprise croissante de d’anthropisation, terme récemment inventé pour désigner la tendance de l’homme à modifier son milieu naturel.

On a longtemps cherché, autrefois, à convoquer la nature dans les espaces de vie, par des représentations qui n’ont eu de cesse de gagner en réalisme. L’apogée de ce mouvement pictural est intervenu avec le paysage portrait, s’épanouissant en France au XIXe siècle. Introduire des plantes en pots dans l’espace de vie apparaît aujourd’hui comme une sorte de couronnement d’un tel mouvement, où l’on en vient à artificialiser la présence de la nature en artificialisant tout ce qu’il lui reste de non artificiel. La plante demeure un objet d’art, mais un objet toujours plus vivant.

Voilà la mise en scène renversée : l’homme autrefois victime de son art, renverse les rapports. Il met la nature en cultures. Le mot de « culture » n’est pas anodin. L’on oppose bien souvent la nature à la culture, cette dernière devant symboliser quasi mécaniquement un affranchissement de l’homme vis-à-vis de sa condition originelle d’être naturel. Mais cela est plus profond : la culture, c’est la domestication de la nature, sa réduction au statut d’objet, sa constriction dans des pots de terre ou des jardinières. La culture a pour vocation d’étouffer la nature dans un cadre qu’elle ne supporte pas. Une plante verte vit bien moins longtemps dans un pot posé là, entre deux canapés, que dans les lointaines contrées de la forêt amazonienne où même les brigands ne parviennent pas à couper les arbres.

Tous les goûts sont dans la nature, et aucun n’oserait se montrer contre-nature. La nature est dans notre nature. Il faut en effet relire et réécouter cette expression différemment. Plutôt que de désigner des goûts tous différents les uns des autres, elle souligne combien tous les goûts sont identiques, combien tous s’inscrivent dans un cadre commun, tous convergent vers un même référentiel, celui de la nature. Tous nos goûts, tout ce que l’on aime ou n’aime pas, se trouvent irrémédiablement en rapport avec un idéal naturel que l’on chercherait à apprivoiser. À plus forte raison aujourd’hui, où tout le monde, du moins le monde développé, ne jure que par la nature, et n’adapte ses repères moraux qu’en fonction de la nature : être “naturel” est désormais gage de sincérité, être “éco-friendly” est gage de responsabilité…

Naturelle schizophrénie


L’homme se trouve ainsi dans cet entre-deux, traversé d’un côté par les forces de la nature, et attiré de l’autre par la belle culture, synonyme de pouvoir et de maîtrise de soi.

De là le paradoxe des « catastrophes naturelles », tic de langage si répandu que l’on n’ose l’interroger. Car, de fait, journalistes ou politiques, entrepreneurs ou associations parlent à l’envi de “catastrophes naturelles” dont l’homme serait pourtant la cause. La catastrophe suivrait une logique, une série causale, propre à la nature, indépendante et nécessaire… mais provoquée en même temps par l’homme et ses activités. Nous aurions inventé les catastrophes naturelles anti-naturelles.

De ce paradoxe, que faut-il déduire ? Le constat que la nature domine l’homme et échappe à ses règles rationnelles est insupportable à ce dernier. Il ne peut s’empêcher de se redonner le contrôle, ne serait-ce que par la pensée et l'artifice du langage, sur cette nature qui le surprend par ses imprévus.

Il n’y a pas grand chose à voir entre le séisme qui se produit à tel endroit et le petit potager éco-participatif et inclusif qui a germé sur un toit de Paris. L’un est imprévu, insaisissable, sans lieu propre, sans moment propre, sans durée propre. L’autre, le potager, est enfermé dans un cadre socio-spatial qui le vide de tout ce qu’il aurait pu présenter de naturel.

Je ne me lasse pas de citer à nouveau ces paroles du pape Paul VI, qui s’appliquent aussi bien aux nouvelles technologies qu’aux « nouvelles écologies » : « Il a fallu des millénaires à l'homme pour apprendre à dominer la nature. L’heure est maintenant venue pour lui de dominer sa domination. »
Elles résument à la fois les craintes qui habitent les sociétés contemporaines, et la voie de rédemption qui les attend. Alors n’ayons pas peur de l’emprunter car, comme disait François Mitterrand, “les responsabilités nous envahissent c’est vrai ; mais sans elles, qu’est-ce qu’on s’ennuie !”













Nos derniers articles