BLACKOUT




Ceci n’est pas un précis de contemplation, c’est une étreinte. L’expérience consiste à s’asseoir au fond de l'œil, se vautrer sur la rétine. Se dépouiller des intérêts, plonger dans le silence du visible. La profondeur inquiète, surgissent les « on comprend pas » ; « mais qu’est-ce que l’artiste veut dire ? »
Se demande-t-on si la musique se borne à imiter le chant des oiseaux ? Détachés du signifié, accédons à la plénitude de l’ombre.


le 1er mars 2023 - Alexandre Carmin -










C’est tout noir, on voit rien.


Ce sont des tableaux de lumière. Un miroir dans lequel on risquerait de se noyer.

La thanatophanie de l’outrenoir est surtout une ontophanie, une assomption du sensible qui se dévoile dans la déambulation. Les feux mourants sur la peinture lacérée esquissent l’espace entre le spectateur et l'œuvre. La brillance et les états de surface sculptent la lumière, la peinture est à chaque fois en création, devant la toile. Chaque mouvement des projecteurs la fera osciller, chaque déplacement du regardant la fera vibrer.


Coupons court, on a trop bien disserté sur le maître pour que j’ose ajouter mon ex-voto.


Soulages Peinture 128 x 159 cm, 22 septembre 2018, détail


La franchise du noir


Il n’y a pas de bouée de sauvetage, pas d’horizon, pas de temps. C’est un abîme vierge, règne une masse visqueuse, tellurique et obscure. Juste une vague terne qui s’échoue sur les murs blancs de la galerie.

C’est peut être un désert, ravagé par le feu, il ne charrie pas de souvenirs.

En fait, c’est un champ de bataille, une résistance primitive, du brut, du rut. Le tumulte du chaos.


Zao Wou-Ki 06.01.68, détail


La matière modelée par le geste sauvage de l’artiste transmet un sentiment océanique, du face à face avec l’immensité sensible on pénètre une genèse, on sombre dans le devenir de l’informe.

Le regard s’abîme dans le mouvement éternel de l’onde, autrement dit, il envahit et est envahi par la peinture. Les degrés de matité et de brillance ravagent l’écran de la rétine, dans la chair de la peinture on découvre un espace qui ignore la limite. Jaillissent les éclaboussures du pinceau, les reliefs secs et une surface profonde.


Jason Martin Untitled (Ivory Black / Graphite Grey), 2017

Le langage se heurte à l’étendue infinie du sensible, et pourtant ce n’est pas du néant. C’est passionnel, tourmenté, violent et humble.

Mais la transcendance n’est pas du côté de l’artiste, son geste n’est pas divin, il ne crée rien, il modèle.


Robert Smithson Asphalt Rundown, 1969

Robert Smithson déplace le dripping hors de la toile, réduisant l’expressionnisme abstrait au jeu de la gravité — ce qu’il est par ailleurs, mais quel jeu ! — et son recouvrement artialise1 les plis de la carrière.


La transcendance se manifeste dans la perception, la vision est en effet le mode d’accès privilégié de l’imagination au monde. Le verbe naît avec le visible, l’être au monde fait toujours se chevaucher sentant et senti. Introversion et extraversion tissent le chemin de l’imagination.


Susan Derges Eden 5, 2004

Le beau ekphanestaton est ce qui resplendit avec le plus d’éclat et en même temps erasmiôtaton ce qu’il y a de plus désirable.

L’émerveillement est à la fois comblement et naissance du désir, on ne s’étonnera pas dès lors de dériver vers le ravissement, caractéristique de l’être amoureux où

« c’est l’objet ravi qui est le vrai sujet du rapt »2

Le ravisseur est l’objet aimé et pourtant l’objet de la capture, tombant amoureux, est le seul sujet.

Comme la blessure de l’être amoureux, la vision est une ouverture au sein de laquelle je me constitue comme puissance imaginale.


Carrie Yamaoka
14.125 by 11.625 (black and white #4), 2015

La déambulation soudain s’arrête. La contemplation qui divaguait sur les cernes obscures se fixe, le souffle court. Un détail nous étreint. L’apparence devient apparition. C’est une aurore, un éclair — un coup de foudre — un événement révélé a posteriori par l’impression rétinienne.

L’erreur, l’écume, la coquille sont justement prétexte à l’hypnose.









CF Alain Roger Court traité du paysage

2 Roland Barthes in Fragments d’un discours amoureux







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