ESPRIT DE CORPS



« Au combat, tu agis sans passion et sans haine, tu respectes les ennemis vaincus, tu n’abandonnes jamais ni tes morts, ni tes blessés {…} » à l’Institution des invalides de la Légion Étrangère l’esprit de corps a la couleur du sang. Une cuvée qui en dit long sur la fraternité, forgée malgré les nationalités au péril de la vie pour le service de la nation. In vino veritas, voilà une discipline qui a de quoi nous inspirer…


le 1er décembre 2022 - Jehanne-Lou Meunier -









 Eh frère !


et l’interlocuteur de s’arrêter pour partager un feu.

Apostrophe ô combien républicaine ! Fidèle héritage des premières communautés monastiques, tissant une humanité universelle en deux syllabes.

Car « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition » écrivait Montaigne dans les Essais.

Fratelli tutti…

Mais jusqu’où ?
Quel corps voulons nous construire ?
Ne pas construire ?
Quelle limite à l’altérité ?

L’absolu exige l’inconditionnel.

La fraternité se dresse malgré tout, malgré la génétique, les intérêts, les croyances, les inégalités, comme facteur d’union1. Le dernier mot de notre devise nationale se voit donc balisé par l’acception de la dissidence, synonyme de liberté.

Opérant un singulier passage du particulier vers l’universel,

la fraternité se pose comme le principe transcendantal de la dignité humaine.

Reconnaissant en actes la valeur infinie de l’Homme, elle participe de son institution hic et nunc.

Indicible, échappant à toute démonstration, la dignité est un axiome. D’ailleurs l’équivalent grec de dignitas est axios « ce qui est convenable, ce qui vaut, ce qui mérite ».

Du point de vue juridique, c’est un principe à la fois structural : producteur de sens, d’une perception du normal et du possible, et structurel : dont découlent des contraintes et possibilités objectives.
Il étalonne le respect accordé à l’être humain : il doit être traité humainement, ni plus, ni moins.
Le droit inaliénable prend effet comme impératif, un devoir envers soi-même et autrui. C’est seulement de cette manière qu’il peut-être appliqué, Simone Weil décrit la relativité du droit, étranger au bien et au mal, par rapport au devoir (in L’Enracinement)
« L’accomplissement effectif d’un droit provient non pas de celui qui le possède, mais des autres hommes qui se reconnaissent obligés à quelque chose envers lui. »

Ce qui nous invite à reconsidérer autrui — que ce soit le CRS campé derrière son bouclier à Répu ou le rom au coin de la rue — comme un humain, un pair, un frère.
Pourquoi ?

Pour « nous intimer lien au monde »

La formule de Bruno Latour résume le mouvement éthique et en l'occurrence nous ancre dans une réalité sociale. Dépasser la pression de rationalisation, la réification, le mécanisme de narcissisation de la consommation, pour prendre soin de notre milieu, pour restaurer la confiance et la puissance d’agir, pour enraciner les conditions de la démocratie.

Cela veut dire investir le monde en tant que sujet pour préserver l’État de droit. Car les institutions sont avant tout l’arsenal nécessaire à l’application de la loi, et donc au respect de l’humain comme finalité.
En assurant l’égalité des sujets juridiques, elles leur octroient une même responsabilité. L’État est de fait légitimé par la légalité de ses actions.

C’est un des trois piliers qui expliquent les raisons de la domination selon Max Weber, avec le respect des coutumes à valeur immémoriale et le dévouement des sujets à la cause d’un chef, soit aujourd’hui le choix par le vote.
D’ailleurs si l’on se penche sur le texte Le savant et le politique, l’allemand Gewalt s’entend aussi bien comme violence, force que pouvoir, contrainte, autorité. Ainsi l’État se définit par le monopole de la contrainte légitime, soit les moyens de garantir le droit.
Esprit de corps ?

L’éthique convoque la responsabilité, la cohérence du moyen et de la fin. Hans Jonas lie la question de la responsabilité à la conscience de la vulnérabilité. Notre environnement réclame le soin et par là nous lui sommes obligés. Loin d’un désenchantement c’est plutôt une extase2, au sens large un ravissement et un transport hors de soi, l’union avec une réalité extérieure.

Parce que les mécanismes d’action se teintent de sollicitude, la transaction sociale devient génératrice de surprises, le quotidien s’invente dans l’excès merveilleux de l’occasion3

L’expérience ne consiste pas en une idylle rousseauiste hypocrite mais en l’élaboration de pratiques puissamment démocratiques. De l’investissement affectif naît l’esprit de corps social.

« Il y a d’admirables possibilités dans chaque être. {...} Sache te redire sans cesse Il ne tient qu’à moi »
Gide Les nourritures terrestres

Le protagoniste est précisément moteur de l’incorporation de l’ordre social, virtuose de la contrefaçon de l’acquis, créateur imprévisible, c’est ce qui caractérise l’habitus.
Or «  la situation est, d’une certaine façon, la condition permissive de l’accomplissement de l’habitus » Bourdieu (in Questions de sociologie).

La stérilité de la performance et du rendement — time is money slogan exemplaire de la corruption de l’instant — laisse place aux temps : kairos l’instant opportun, aïon le temps en suspens et chronos le temps historique.

L’abandon à chacune de ces dimensions les comble de sens. En fait le « oui » à l’instabilité, à l’éphémère, au fragile, maintient le cap sur un horizon de valeurs. Sur ce qui vaut, donc une idée de la mesure nouée à notre condition Camus ne dit rien d'autre lorsqu’il s’écrie “Qu’ai-je à faire d’une vérité qui ne doive pas pourrir ? Elle n’est pas à ma mesure”
Puissions nous mesurer le prix du sang.







1 Mona Ozouf in Liberté Égalité Fraternité Cynthia Fleury, Mona Ozouf, Michelle Perrot

2 « L'extase indique précisément ce mouvement du destin qui rend intérieur ce qui était extérieur et libre ce qui était nécessaire {…}. Elle réalise donc l'unité de la conscience de soi et de la conscience de l’objet. » J. Vuillemin Essai sur la signification de la mort

3 Cf Michel de Certeau L’invention du quotidien





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