FAIRE FACE



Dans un monde promis à une fin certaine et certainement imminente, menacé par son propre développement, offert en sacrifice à un avenir qui ne peut être autre qu’une “fin de l’histoire”, éternelle eschatologie resservie avec délices par les plus fatalistes, devant le “mur”, “l'impasse", l’irréductible effondrement de notre écosystème, pris au piège sur une île sur le point d’exploser, au sommet d’un volcan en ébullition... La tentation est grande : “Courage, fuyons”, s’écrit Panurge.


le 7 novembre 2022 - Casilde Mallié -









         L’air devient invivable. L’espoir irrationnel. Idiot. Nous sommes tous embarqués sur un navire en perdition. Le moment est fatidique : il faut quitter le bateau. Il faut abandonner. Se résoudre. 

Mais il reste une ultime folie. Une étincelle. Une bêtise incroyable. Commettons-la en esthètes. En amoureux. En illuminés. En fous-furieux :

Faisons face. Laissons-nous séduire par le subtil éclatement de la lave en parcelles infimes, par sa danse excentrique dans un air aride, ses élancements au cœur de nos ténèbres. Goûtons la douceur amère de la brûlure. Acceptons la chaleur étouffante. Accrochons-nous à cette terre qui s’effrite. Enlaçons-la de toute notre témérité.

Plaidons pour 

Une nécessaire solidarité

Un espoir pragmatique

Un fatalisme positif

Un coûte-que-coûte.

Ayons le courage de faire face.


C’est au cœur de l’urgence de l’aujourd’hui que s’élabore cet appel. Car l’urgent remue en nous nos attachements les mieux ancrés. Nos croyances les mieux établies. L’urgent nous accroche au sacré. Et le sacré de l’homme, selon une sourate du Coran, ce sont les “racines” enfoncées dans son cœur, ces racines d’un ciel impalpable, ces racines qui font de lui un végétal enfoncé dans la boue au même titre qu’un antique cèdre. Romain Gary les décrit comme des racines “vivantes”, implantées dans la terre et dans le coeur de l’homme, racines qui torturent l’humain face à la destruction de sa terre, de son environnement, de son écosystème, le rendent fou, le poussent, comme le Morel de Gary, à défendre tête baissée cette “marge” libérée de tout rendement, cette parcelle vierge, non cultivée, non élaborée, non efficace, qui demeure dans l’âme humaine “comme un besoin imprévisible de se réfugier”. 

Mais, semble-t-il, le refuge ne suffit plus. La défense de la marge est à contre-temps. Le morceau se joue déjà. La marge est non seulement gribouillée mais elle brûle. Les derniers éléphants sont tués à la carabine, envoyés dans des usines à cheminée grisâtre et horrifiante, l’ivoire perd sa blancheur virginale, et il brûle.

La marge n’existe plus. Le monde est en train de mourir. Ses racines sont arrachées. 

Les hommes ont perdu ce lien originel qui le rattachait à la “terre-mère”, cette mythique nourricière dont les antiques représentations soutenaient encore un peu la majesté. Aujourd’hui, parqués dans des villes, emprisonnés dans nos vies super-urbaines nous ne connaissons plus cette nature qui nous a faits. Giono déplore cette séparation tragique dans Les Vraies Richesses. Il écrit que le ciel de Paris “noie les poumons comme la peur d’un gouffre”.
Il déplore que “Les formes de société dans lesquelles nous avons vécu jusqu’ici ont installé sur la terre le malheur des corps.” et déclare “ Des hommes existent qui ne savent ce qu’est un arbre, une feuille, une herbe, le vent de printemps, le galop d’un cheval, le pas des bœufs, l’illumination du ciel....”... Carlos Fuentes décrit Mexico comme la ville “en la que falta el aire” (dans laquelle l’air est absent / l’air manque).

Cependant Giono reste optimiste : “Vous avez droit aux récoltes, droit à la joie, au monde véritable, aux vraies richesses ici-bas.”, déclare-t-il. Et cette promesse nous emmène plus loin dans nos obligations.
Elle est une projection vers l’avenir, une invitation pour ceux qui viendront après lui, et donc après nous. Et c’est là que se fonde toute l’obligation morale à laquelle nous sommes tenus aujourd’hui.

L’urgence ne doit pas nous aveugler dans le seul temps présent : elle doit nous jeter vers l’avenir.

C’est un devoir envers les générations futures que celui de faire face. D’affronter le monde contemporain qui est aussi, et surtout, le monde de demain.

William MacAskill, philosophe américain, fait une expérience de pensée fondamentale au début de son livre renversant - What we owe the future. Il nous invite en effet à penser les citoyens du monde de demain comme autrui. C’est-à-dire comme l’autre qui n’est pas moi, qui n’est pas au même endroit que moi au même moment, mais envers lequel j’ai néanmoins toujours des obligations morales. Les hommes et les femmes de demain sont également nos pairs. Nous leur devons quelque chose. Il redonne tout son poids au concept clef du “longtermism” ou “vue à long terme”. L’influence positive que l’on peut avoir “à long terme” est en effet pour lui une priorité morale de notre temps. Il reprend une métaphore qui semble tirée d’un conte ancestral : “a society grows great when old men plant trees under whose shade they will never sit” (une société grandit sainement lorsque les plus âgés plantent des arbres à l’ombre desquels ils ne s’assiéront jamais”) Il s’agirait de se décentrer. De voir plus loin. De sortir de notre égocentrisme fondamental et redevenir moraux, cad capables de penser à l’autre, de penser l’autre, qui est également l’humain à venir. Il s’agirait de se défaire d’un carpe diem illusoire et destructeur. 

Hans Jonas appelle cela le “principe-responsabilité”. C’est un gros mot que celui de “responsabilité”. Il nous effraie. Nous qui avons tant œuvré pour ne plus être responsables de rien. Pour vivre en toute innocence. Déchargés de tout souci. Insouciance ou impunité ? Jonas qualifie le devoir auquel nous appelle l’être menacé d’“irréfutable”. Nous ne pouvons plus fermer les yeux. Du monde de la vie monte, sourdement, un “appel à l’intégrité”. Le temps des folies est terminé. La rose sera bientôt fanée. 

“Las ! voyez comme en peu d'espace,

Mignonne, elle a dessus la place

Las ! las ses beautez laissé cheoir !”

Déplore le poète. Mais aujourd’hui il y a pire. Nous sommes ceux qui étouffent la rose. Qui lui faisons perdre son irremplaçable “vesprée”.

La rose est notre “patrimoine”. La pureté d’un ciel d'août l’est également. Nous avons toujours pensé qu’ils nous l’étaient “de droit”. Et éternellement. Mais l’érosion qui ride nos visages et plie nos membres, la dégradation inévitable de tout vivant concerne aussi notre environnement. Nous ne l’y avons pas particulièrement aidé. Et maintenant nous n’avons plus le choix. Nous devons nous lever.

Mais que faire ? 

Cyril Dion, dans l’avant-propos de son Petit manuel de résistance contemporaine, parle de “domaine du possible”. Ne soyons pas aveuglés. Commençons par le possible.
Ne visons pas l'irréel. Voilà ce qu’il écrit, dans ce style radical qui le caractérise : il nous faut “Nous dresser et reprendre le pouvoir sur notre destinée collective. Ce n’est pas vers la ruine et la destruction que nous voulons nous diriger. Ce n’est pas un monde absurde, où chacun est cantonné à un rôle de producteur-consommateur, que nous voulons construire. Nous n’avons pas décidé d’éradiquer toute forme de vie sur Terre,
simplement pour pouvoir nous asseoir dans un canapé, smartphone en main, musique douce en fond, télé allumée en arrière-plan, livreur à la porte, chauffage réglé à 22 °C... Ou, si c’est le cas, nous sommes définitivement dégénérés.”

Chacun de nous désire, semble-t-il, autre chose. Il suffit d’ouvrir les yeux et de naviguer dans le monde immortel des artefacts humains décrit par H. Arendt comme ce patrimoine transhistorique et universel de l’humanité. La nature l’emplit de toute sa grandeur. Réjouissons-nous le cœur. Lisons les méditations romantiques sur les lacs Français, redoutons la mer grondeuse de l’Odyssée, contemplons les cimes suisses avec Rousseau, respirons l’air provençal avec Giono, explorons vingt mille lieues sous les mers avec Jules Verne. Re-découvrons Cézanne et sa sainte-victoire, Monet et ses nymphéas,…

Et surtout, sortons de nos appartements et ouvrons-nous à la largesse du monde. Explorons les “chemins noirs” comme Sylvain Tesson. Enivrons-nous des odeurs de la terre. Manquons de nous noyer dans la mer. 

Camus, dans Noces, décrit l’essentiel de l’expérience que l’Homme peut faire de sa vie comme vivant au cœur d’un monde palpitant. Il écrit : “Enfoncé parmi les odeurs sauvages et les concerts d’insectes somnolents, j’ouvre mes yeux et mon cœur à la grandeur insoutenable de ce ciel gorgé de chaleur. Ce n’est pas si facile de devenir ce qu’on est, de retrouver sa mesure profonde. Mais à regarder l’échine solide du Chenoua, mon cœur se calmait d’une étrange certitude. J’apprenais à respirer, je m’intégrais et je m’accomplissais.”

“Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l’espace.”

Nous sommes appelés par tellement plus grand que nous. Et nous nous enfermons dans des “prisons”, pour reprendre le mot de Le Clézio. C’est la découverte tragique d’Hogan, protagoniste de son fabuleux Livre des fuites : “Tout commence le jour où il aperçoit la prison. Il regarde autour de lui et il voit les murs qui le retiennent, les pans de murs verticaux qui l'empêchent de partir. La maison est une prison”.

Les fenêtres sont l’illusion d’un air inexistant. “Par terre, mais ce n’est plus la terre. La terre a disparu. Elle a été ensevelie sous les scories, les couches de ciment, les lattes de bois vitrifié, les linoléums à carreaux, les moquettes étouffantes d’où monte l’odeur de poussière.”

“En haut, en bas, à droite, à gauche; ces mots sont ceux de ma demeure. Dehors, sous le ciel, ils n’ont pas cours. Ces mots sont l’invention de l’ignoble grand rentier qui devine mes gestes et mes pensées. Il me repousse vers le fond. Je ne peux plus m’échapper. Je ne peux pas, je ne veux pas : vouloir, mentir, dire, frapper, extraire mes poumons de mon corps, flotter, voler, parcourir les millions de chemins, vivre au ciel ou en haut d’une très haute montagne.”

Le monde est beau. Il nous accueille comme des vivants. C’est à nous de le protéger, de réparer nos excès du passé. C’est à nous, hommes et femmes du futur, que revient le devoir moral de construire un monde sain et sauf. De croire en les vivants jusqu’au bout. Chaque matin le soleil se lève, courageusement, une nouvelle fois. Faisons en sorte qu’il se lève sur une nature préservée pour nos pairs à venir. Faisons face à l’accélération de notre temps. Soyons moraux. Unissons-nous. Devenons responsables. Préservons la beauté. 

Pour qu’il y ait toujours, quelque part en Angola, des éléphants qui courent en pleine liberté. Parce que tant qu’ils vivront cette majestueuse liberté, alors l’espoir sera possible.






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