FLÂNERIE


La poésie s’avère une nécessité, elle réconcilie l’intellect et le sensible,
ouvre la vision,
révèle l’expérience du monde








Sans titre (inspiré par The Three Faces of Balal, Yusef Lateef)
                          

                          Des jardins jaunes et enfumés
                          Sous des soleils verts
                          Enivrent la lumière.
                          Dans les plis d'un
                          Éclair
                          Mon doigt glisse sur la sève d’éther.

                            Il ? elle ? regarde dans le miroir
                            La flamme désarticulée
                            De l’espoir.
                            “Fais-moi voir
                            L’étincelle !” “Laquelle ?”
                            Celle que je ne peux voir”.

La flamme traverse le miroir, elle
Marche
Ou plutôt danse, inspire,
Expire
Les vibrations de l’air d’où
Elle s’élance

                             Et se balance autour du chêne.
                              “Arrête-toi !
                              Il est fragile !
                              Flamme !
                              Tes mouvements sont trop
                              Agiles !”

                          Elle s’affrète de ma guitare
                          Pince chaque frette.
                          Frêle
                          Et folle,
                          Flamme sort la tête
                          Fuit par la rosace
                          En quête de ma besace

            Une seule étincelle inquiète
            Et s’en est fini de mon doigt
            À
            Chaque
            Mouvement
            Flamme
            coupe
            ma
                                    Respiration…
                                    Ah !
                                    Cette sensation.
                                    Elle touche mes mains.
                                    “Flamme que fais-tu ?”
                                    “J’entre dans ton sein !”

            -
            A.H.











J’écris au sang
— qu’il sèche enfin sur le papier,


J’ai bu à la coupe que tu me tendais
tu as perfusé mon coeur, m’as grisée de cyanure,
le poison s’est infiltré en cortège d’étincelles,
la fièvre a rongé mes entrailles.
Il ne reste qu’une béance infinie,
et les lambeaux dérisoires,
d’un amour avorté.

J’étais magnétisée,
tu étais mon autrui,
mon aurore,
un opium vermeil,
j’avais le coeur en cavalcade,
une tornade éperonnée d’illusions magnifiques.

L’illumination s’est mue en éclipse.

Le monde s’est dilué dans une flaque de mercure
tout est calme, règne un silence de morgue, froid et pur,
le réel n’est qu’une chimère vaseuse,
le temps est un cadavre aux effluves capiteuses,
et il a le cynisme cinglant du mirage
épuisant le désert de mon âme.

Que des ombres perforées, des lumières dentelées,
mes paupières sont acides, mes cils des barbelés
vacillant comme l’écume sur l’oeil lamentable,
la marée monte, une nausée de larmes effroyable.
Je voudrais hurler, j’ai le souffle qui crépite,
la mémoire cramée et l’innocence en faillite,
le cri s’enraye entre mes lèvres gercées.

Je m’embourbe dans une marée noire de désespoir
sur laquelle vogue le corbillard de mon âme
c’est une mer sans horizon, il n’y a pas de témoins,
et plus d’ancre — la boussole délire elle aussi
j’espère que mon crâne échoue vers l’ultime évasion.



Tu   n’existe pas


Je trébuche sur l’inanité de ce mausolée
pur mensonge, fantasme inachevé, rêve stérile.
On exhume en haletant
d’un sommeil qui s’effiloche en terreur nocturne.
Mais qui osera parler des terreurs diurnes ? Qu’on appelle quotidien.

-
JL










Frère d’asile

Il sortait de l’établissement dans lequel il venait de passer plus de six heures à composer sur « la folie et la raison ». Il traversa directement la Seine, regagna sa rive gauche natale, tourna sur la gauche pour prendre un léger raccourci, puis soudain s’arrêta. Approchaient au loin trois hommes armés, un sur chaque trottoir, à peine cachés par les voitures garées là, et le troisième au beau milieu de la route, l’allure fière, la main sur la détente prête à imposer le silence à la foule agitée qui criait et courait de l’autre côté du fleuve. En les voyant, alors qu’il n’avait pas encore fait trois pas dans la rue, M. eut le temps de se glisser entre deux voitures stationnées à moitié sur la route. Leur hauteur sur roues laissait tout juste passer le corps d’un homme cherchant un asile face à la peur. Mais M. ne voulait pas s’en tenir à ce rôle humiliant de spectateur stoïque d’un massacre désormais évident, un de plus, se disait-il. Rampant contre le bitume brûlant, agrippant devant lui ses mains noircies de poussière pour avancer, il s’installa, prêt à bondir. Les pas se faisaient proches, mais aucun pied n’apparaissait. Aucun coup de feu non plus. Aucun cri. Était-ce la peur tétanisante qui bloquait tous les muscles du larynx, ou l’inattention, la tragique indifférence de toute une société qui ne regarde pas plus loin que ses pieds ? Il eût à peine le temps d’y répondre que surgirent à sa vue deux énormes chaussures noires, le genre de chaussures qu’il n’avait coutume de porter qu’une fois par an, lorsqu’il randonnait en montagne l’été. Sans hésiter une seconde, il agrippa le pied gauche qui en fit vaciller le propriétaire, surgit hors de sa cachette et se précipita sur sa proie en lui arrachant son ultime défense qu’elle tenait encore à la main. De quelques coups bien portés, il l’acheva. La victime n’avait pas même eu le temps d’alerter ses frères d’armes qu’elle n’était plus des leurs. De nouveaux hommes, fusil au bras, approchaient de part et d’autre du carrefour. Son sang ne fit qu’un tour. Commençant soigneusement par ceux qui pouvaient l’avoir aperçu, il enchaîna avec ceux qui cherchaient l’origine des tirs et voyaient tomber leurs collègues. M. jubilait devant ce massacre salvateur, cet acte héroïque qu’il venait d’accomplir. Il attendit que l’on vienne à lui, qu’on le félicite, qu’on le réconforte aussi, qu’on lui témoigne la reconnaissance de toute une ville, de tout un pays, pour avoir empêché un énième attentat, mais il n’en fut rien. Il avait posé son arme en évidence sur le capot de la voiture qui faisait l’angle. Il attendait. Il sentit tout à coup quatre mains le saisir par derrière, le projeter violemment au sol. C’en était fini, pensait-il. Or il se trompait, car loin de prendre fin, son calvaire ne faisait que commencer.

11h, hôpital Sainte Anne, à Paris.

Il se réveilla ébloui par une lumière ocre et fade que renvoyaient des murs délabrés, les seuls qu’il apercevait depuis sa place. Ses mains étaient toujours attachées dans son dos, ses pieds liés l’un à l’autre, de sorte qu’il ne pouvait à peine bouger ses orteils engourdis. Cela faisait peut-être deux heures, deux jours peut-être qu’il était là, au milieu des cris et des hurlements. Ces cris qu’il avait voulu éviter à d’autres, c’était lui qui les endurait en ce moment. En pareille situation, le bruit n’est pas tant insupportable, il ne le devient qu’à l’idée qu’on ne peut y échapper, qu’on n’a aucune maîtrise sur lui. C’est à peu près ce que M. ressentait devant cette symphonie terrible, cette sublime cacophonie.

Un homme en blouse blanche passa lentement, penché sur un roman de données incompréhensibles pour quiconque n’est pas initié à ce langage savant. « Bonjour monsieur ». Dans cet endroit où les cris constituaient à eux seuls le seul langage, ce bonjour avait quelque chose d’anormal, d’effrayant même. Le médecin leva la tête pour voir qui avait osé transgresser le désordre auquel il était habitué. Bonjour, répéta M.. Il aurait pu crier, comme ses voisins en avaient l’habitude, afin qu’on le détachât, mais il avait encore à la bouche ce mot presque ordinaire dans l’autre monde. Le médecin, qui connaissait ce monde dans lequel il passait l’autre moitié de son temps, se détourna vers M. pour lui répondre, à la fois surpris et gêné. Bonjour… — Vous allez bien ? reprit M. sans lui laisser le temps d’ajouter un mot. Le pauvre médecin était tout à fait perdu, désorienté par une question d’ordinaire si banale, et qui sur son lieu de travail, à cet instant précis, lui semblait tout à fait inattendue. Lui qui avait été chargé de soigner des patients, voilà que c’était un de ses patients qui par cette question venait à ses soins. De tout le temps qu’il avait passé entre ces murs, jamais il n’avait saisi la douceur de ces mots, ces quelques mots qu’il avait coutume d’entendre sans y répondre tant ces « bonjour, comment ça va ? » et ces « salut, tu vas bien ? » avaient perdu toute leur valeur interrogative pour n’être plus réduits qu’à un simple moyen de signifier à l’autre sa présence. En l’occurrence, les deux se mêlaient dans le « Vous allez bien ? » de M.. Il voulait à la fois qu’on le regarde, qu’on prête attention à lui, ne serait-ce qu’une fois, et en même temps qu’on écoute ce qu’il avait à dire, car il ne voyait personne qui ne fût prêt à l’entendre, sauf peut-être ce médecin qui passait par là. Il avait trouvé la scène sur laquelle il pourrait faire danser ses mots, faire revivre le dialogue dans son sens le plus premier de discours raisonné qui passe à travers l’autre et qui prend vie en lui, à travers lui. Le médecin était cet autre, cet inconnu infiniment plus proche pourtant que tous les voisins qui entouraient M. depuis l’emplacement qui lui était réservé. Quand sortirai-je ? essaya-t-il. Aucune réponse. Et vous, quand sortirez-vous ? Cette fois-ci le silence du médecin relevait moins de ce qu’il ne connaissait pas la réponse, que de la surprise que suscitait la réponse à une telle question. Il était surpris et stupéfait par la faculté de celui qui lui parlait à le saisir et à sortir hors de lui-même l’intérêt qui motivait ces quelques mots. Dans l’autre monde, les questions ramenaient le plus souvent à soi, vous ne demandiez l’heure ou votre chemin que dans votre propre intérêt, et si d’aventure vous demandiez à quelqu’un s’il allait bien, c’était souvent moins pour vous enquérir de manière désintéressée de son état de santé que pour vous rassurer et vous assurer vous-mêmes qu’il n’allait pas mal, afin de poursuivre votre chemin. Là, la question, changée dans ses intentions, rétablissait son destinataire dans ce qu’il avait de plus humain : il était regardé, écouté, on prêtait attention à lui, et lui ressentait ce besoin de prêter attention à autrui.

Le dialogue, encore rudimentaire, s’installait lentement entre le médecin et le patient, sans que l’on sache vraiment lequel des deux faisait office de médecin, et lequel des deux était son patient. Chacun écoutait l’autre lui raconter de quelle façon il était arrivé jusqu’ici, et chacun trouvait dans cette thérapie commune un commun réconfort. Le médecin racontait s’être trompé de voie, s’être confondu dans ses choix, et regrettait de travailler en un sinistre endroit. M. lui aussi s’était trompé, il avait confondu la marche organisée des gendarmes avec le pas déterminé, prêt à tirer, de djihadistes en armes, qu’il avait finalement lui-même abattus. Mais lui n’avait pas eu le temps ni le droit de regretter un tel acte. Entre l’asile et la prison, on lui avait choisi l’asile. À vrai dire, cela lui évitait un choix qu’il lui était si difficile de faire qu’il remerciait presque à demi-mot les juges qui l’avaient condamné à cet enfer. À ce train-là, se disait-il, les asiles se rempliront comme les prisons. Il est vrai que dans l’autre monde, qu’il avait longtemps fréquenté avant de passer les portes de cet hôpital un peu spécial, la peur gagnait tout le monde et tous vivaient avec la crainte de tomber un jour sous les balles.

Cet asile de fous était pour lui devenu asile de paix, mais cette paix lui était insupportable tant qu’elle lui ôtait la vie. À quoi bon vivre en paix si l’on vit sans bouger, sans agir, sans audace et sans plaisir ? Ses mains attachées le faisaient souffrir, ses doigts s’engourdissaient à ne pas pouvoir écrire. Maintenant qu’elles sont libres, voilà ce qu’elles ont pu vous offrir.

-
T. M. d’A.









La ceinture noire de mes larmes ne jure que des nuits
frissonnant auprès de ton spectre qui s’enfuit.

J’ai cru, éperdue, t’éclipser en narcoses
oubliant qu’il n’est aucun soin à cette hypnose,

le destin giflant en rafale cette âme blessée
une tempête qu’en vain je m’efforce de bercer
qui balaye mon sein ému et sanguinolent
je suis criblée d’amour, consumée, étouffant,
hantée que cette abysse jamais ne cicatrise
que la vie est amère ! Mais bientôt j’agonise,
brûlée par chaque seconde passée privée de toi,
secouée de pleurs, submergée de désarroi
En ce supplice, tous mes soupirs portent ton nom
délestée de toute espérance, en ma prison
déchirée à ton souvenir, j’ai froid sans toi.

Et je lève les yeux au ciel, mendie le trépas

-
JL









Le temps ayant passé depuis que la flèche a chu, le quatrain qui suit aurait pu s’intituler “Après trois ans” mais le titre était déjà pris par le poème d’un illustre génie, donc à défaut, je propose de donner à cet hommage un titre qui sied à sa substance : “À Notre-Dame à tous”.


Tu as voulu partir, vieille dame sacrée,
Une dernière fois, tu as illuminé,
De ton cœur si ardent, tant de foi que d’histoire,
La vie de tes fidèles, juste avant de choir.

-
T.M.d’A.











Et le cerne obscur qui me suit me rappelle que j’appartiens au veinage acéré de ces côtes.
Le regard salé par le vent,
Une lame m’emporte, je trébuche et rejoins éternellement cette dent brûlante fondant dans les flots.
Ô palpitations infinies ! Qu’il me manque cette seconde où mon cœur entre deux battements effrénés, me concédait le temps de n’appartenir qu’à l’aridité.
Ivre de vent, plaqué sous l’écrasant éclat des cieux,
La mer stérile est l’aumône des jours corails, où la clarté file en un battement de paupières éblouies.
Ulcère entre les pierres, l’écume jaillit, et susurre enragée, le silence des puissances minérales.
Une telle étreinte me tint longtemps, le clair obscur hâve où la chair se mêle à la roche sera ma folle raison.

Il n’y a rien d’autre, un fracas absolu de l’horizon irradié.

Ivresse des sens, hypnose vacillante, épouse la fissure de la falaise.
Etreinte fougueuse et incisive, c’est ma terre.
Une silhouette oscillante, frêle, un battement d’aile nerveux sur la côte, un tressaillement hésitant.

Un gréement qui claque, éperdu et vibrant, cette mystique exaltante n’est qu’une harmonie soudaine des battements de mon cœur et des flots.
Et le poids occulte qui m'entraîne me lie officiellement vers ces abysses.
Et si je pouvais mourir si seulement !
Mes os de sel bruisseraient innocemment vers l’horizon d’acier,
par un cortège funèbre emporté en processions de remous.
Il n’y a plus que l’instant éternel c’est donc cela la béatitude, l’immolation à la lumière. L’enlèvement transi.

-
A.C.