HABITER SUR LES RUINES DU NÉOLIBÉRALISME



À cette heure, on se préoccupe de nos futurs vieux jours… La retraite mais pour aller où ? Se retirer dans sa maison phenix ? Et alterner les déjeuners dominicaux entre les deux ehpad de papa et maman divorcés ? Et puis très vite être éparpillé en cendres dans le jardin ? Ou sous une plaque, à l’épitaphe pathétique, serrée dans le cimetière communal ?
La précarité de notre époque tient à ce qu’elle ne sait pas où habiter. Dans une perpétuelle lutte des places, l'échiquier contemporain est une question de localisation, la tentation est immense de le renverser – sémantiquement au moins. Et retrouver les pratiques qui font la polis.


le 8 février 2023 - Jehanne-Lou Meunier -









« Nous sommes à un moment où le monde s'éprouve, je crois, moins comme une grande vie qui se développerait à travers le temps que comme un réseau qui relie des points et qui entrecroise son écheveau. »

Notre époque se caractérise par l’emplacement, déclare Michel Foucault dans sa conférence Des espaces autres, Hétérotopies autrement dit la question spatiale de la modernité est dans la relation, la mobilité, une position par rapport à —

On se propose donc de saisir l’importance des relations spatiales et des pratiques qui jouent un rôle central dans la construction du fait social.1

Redéfinir les gestes qui font la ville.

Deux axes se chevauchent : bâtir au sens d’une planification par le haut, aussi nommé building perspectives, et par le bas dwelling perspectives soit habiter, càd la manière dont nous ménageons notre environnement. Ces notions ne sont pas hermétiques l’une à l’autre, comme la ville et le logement, ce sont des perspectives macro et micro de l’élaboration de la polis.

La ville néolibérale en héritage
État des lieux.

La ville, selon Françoise Choay, est une triple communication engageant l’échange de biens, d’informations et d’affects.

À ce titre, la ville contemporaine est un bouleversement du sensorium humain.

L’urbaniste fait le constat d’une mort de l’urbain, d’un anéantissement de la polis dans la course pour le profit. L’espace métropolitain est inhospitalier, pauvre de rencontres et délocalisé : le territoire est noyé sous l’asphalte.

Achille Mbembe caractérise cette époque par le brutalisme, notre civilisation régie par le capital est « saisie par le pathos de la démolition et de la production {…} et de déchets de toutes sortes, restes, traces d’une gigantesque démiurgie »

« Il renvoie à des montagnes éventrées, des sillons de calcaire ouverts et des carrières de sable creusées »
Et pourtant le bâti, le béton, ancrent la valeur concrètement et spatialement. Le béton c’est une main d'œuvre, il est pétri d’aspirations et de désirs. Il dure et se charge d’affects et de souvenirs. Le béton est opaque, protecteur, comme une terre ou une peau et peut-être sensuel.

L’expérience métropolitaine tend à être de plus en plus fracturée socialement et spatialement. La ville selon le modèle néolibéral est à la fois le support et le produit de la spéculation.
Un espace stratégique donc, où un déséquilibre de l’offre et de la demande est entretenu pour assurer la rentabilité et creuse ainsi les écarts sociaux.
Les centres urbains attractifs et surpeuplés ne sont accessibles qu’aux plus aisés, et les autres sont relégués en périphéries, mal desservies, leurs déplacements sont soumis aux fluctuations des prix de l’énergie.

Les perdants de l’inflation ? La jeune génération qui voit son salaire évoluer trop lentement par rapport aux prix des biens immobiliers, et les métiers essentiels à la vie sociale : les infirmiers, les gardiens d’immeuble, les femmes de ménage, les enseignants…

La faible réponse de l’offre par rapport aux fluctuations de la demande est due selon Béatrice Majnoni d’Intignano à « l’accumulation des strates d’administrations, de réglementation et de contrôle, la multiplication des recours de tiers interdisant ou retardant les permis de construire, par le manque de terrains à bâtir ainsi que par le blocage de projets {…} »3

La liberté noyée sous la bureaucratie en somme.

Il en va de même pour l’échelle privée, l’art d’habiter a été modelé par le pouvoir. Outre la rationalisation de l’espace urbain : noms de voies et numéro de rues, avenues à l’envergure de la cavalerie, au tracé rectiligne d’un tir au canon etc. Le coup de grâce est la réglementation du code de l’urbanisme et de l’habitation (1954), le Plan Local d’Urbanisme (2000) et son ancêtre Plans d’Occupation des Sols (1967). Nombre de normes qui ont consumé la spontanéité de l’aménagement de l’espace et réduit ce dernier à des coordonnées mathématiques.

Ivan Illich constate l’érosion des pratiques d’habiter dans la conférence L’art d’habiter « Le consommateur contemporain d’un espace de logement vit topologiquement dans un autre monde. Les coordonnées de l’espace occupé dans lequel il se situe sont le seul univers qu’il connaisse d'expérience {…} pour le logé moderne un kilomètre est un kilomètre, et après chaque kilomètre s’en étire un autre, parce que le monde n’a pas de centre. »

Piteux héritage de la modernité : parallélépipèdes rectangles entassés, murs blancs édulcorés, faux plafond en ersatz de matériau, parpaings de sable et clinker importés — que c’est exotique d’avoir une ancienne île indonésienne dans son mur — le soleil ? Encadré de pvc je vous prie.

La pauvreté de l’expérience spatiale est un nœud de notre déracinement.

Les prix de l’immobilier atteignent leur plus haut niveau historique et pourtant on peut conjecturer un probable changement des règles du jeu, que la législation doit urgemment encadrer.

La loi Climat et Résilience interdit à partir du 1er janvier 2023 la location des maisons classées comme « passoires énergétiques ». Encore faut-il affiner la définition de passoire, mais on peut sans doute envisager la vente des biens en faveur du locataire, les baby boomers ayant besoin de financer un futur accès au soins, donc un rééquilibrage de l’écart intergénérationnel explique Béatrice Majnoni d’Intignano.
« Dans une solution de coopération, les télétravailleurs se trouveraient alors incités à devenir bricoleurs, et restaurateurs à temps partiel de ces logements. »

Tout incite à une réinvention de l’habiter.

L’échec du village global et du modèle néolibéral nous amène à repenser le devenir de la matière et nos interactions avec notre environnement.


Mais qu’est-ce qu’habiter ? Qu’est ce que bâtir ?


Habiter est un art populaire unique
« un art de vivre c’est à dire un art d’aimer et de rêver, de souffrir et de mourir ».

Ivan Illich caractérise l’art d’habiter par le temps : long. Une maison s’achève en plusieurs générations et l’urbanisme n’est jamais terminé. D’ailleurs les décisions top down sont si lentes à mettre en œuvre que les pratiques informelles vont crescendo pour ranimer la ville.

Depuis les années 90, les exemples de revalorisation sont légions : l’occupation éphémère, l’expérimentation dionysiaque et subversive in situ opèrent une réorientation de la ville et régénèrent profondément les usages urbains.

Ces initiatives citoyennes entrent en résonance avec les pratiques culturelles de réactivation des friches industrielles, j’ose la comparaison : ça pourrait être la traduction de l’arte povera en sociologie urbanistique.

Le ménagement est la particularité de l’habitation, Heidegger explique dans la conférence Bâtir, habiter, penser que l’étymologie gothique d’habiter est demeurer en paix, or paix est aussi libre préservé, épargné.

« Le véritable ménagement est quelque chose de positif, il a lieu quand nous laissons dès le début quelque chose dans son être, quand nous ramenons quelque chose à son être et l'y mettons en sûreté »


Dès lors habiter n’est pas si loin de bâtir. Le vieux allemand buan, initialement habiter, a la même racine que bin (de ich bin je suis) et prend alors le sens d’être parmi les choses.
Mais plus encore, c’est aussi la culture et le soin, comme on veille à la croissance d’une vigne.

L’élaboration de l’art d’habiter est une attention parmi le territoire, càd venant d’un élément de l’ensemble.

Et c’est précisément là, dans l’odeur crépusculaire de la terre mouillée et sous le bal des pins en dentelle, que la culture peut naître.





BFUP au Département des Arts de l'Islam du musée du Louvre.





1 Calquant le titre d’Anna Tsing Le champignon de la fin du monde Sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme : la défiance du système en place permet de mettre en exergue l’importance des pratiques informelles

2 Extrait de Matière grise de l’urbain Armelle Choplin

3_4  Ce constat est dressé par Béatrice Majnoni d’Intignano « Clés pour l’immobilier » revue Commentaire Numéro 180 Hiver 22-23





Nos derniers articles