LE FRISSON DU VIDE




Aujourd’hui plus que jamais nous avons peur du vide, la hantise du néant est générale. Nous emplissons nos vies, nous conquérons l’espace, nous envahissons sauvagement ce qui est vierge, nulle place au temps et au silence. L’impossibilité de le penser vient de sa négation, de sa disponibilité. Il nous effraie et nous attire, cessons de croire que nos efforts vont le faire disparaître, acceptons de nous y jeter...


le 20 juin 2022 - Casilde Mallié -









        La crête foulée à nos pieds, le corps magnétisé au gré de l’ascension, la peau happée par l’air et à la cime enfin… L’horizon étalé à perte de vue, le vide tout autour, une vertigineuse vision d’infini. Au lointain écrasant nulle perspective, un néant qui nous fait vaciller. Le temps s’arrête ou plutôt il s’annule, on se sent au creux de l’existence, pris par l’absence, on aurait la tentation de s’y jeter. Tout anéantir d’un saut dans le vide ? L’idée même du suicide exalte notre propre être et augure une promesse d’avenir, insignifiante mais réelle.

Le vide nous ramène à notre fragilité, notre insuffisance. Il y a quelque chose d’originel dans la contemplation de ce qui n’est pas, il noue au temps comme un appel à ce à quoi nous allons retourner. Sa seule pensée détermine le réel, condamne l’étant à la finitude. Son mutisme accable tant il est flottant, intangible, contingent, et miroitant toute grandeur et misère humaine, l’effroi nous comble.

Détachant notre pensée de tout affect on peut néanmoins essayer de considérer le vide hors d’un conflit avec l’étant, au contraire porteur de son sens et non un anéantissement.

Penser le rien c’est une invitation à faire défaillir le matérialisme moderne, c’est se risquer aux espérances du non-être.

Force est de constater que la nature a horreur du vide, d’un point de vue empirique il est inconsistant, comme un négatif, un privatif radical et est donc comblé chaque fois par la nécessité ordonnée de la matière. L’expression horror vacui employé par Alexandre d’Aphrodise dans Probemata (1541) explicite bien l’action d’expansion de la matière qui n’a de cesse de repousser le vide, caractérise la res extensa par la « répulsion » du futile. Rendant compte au sens purement factuel du progrès de la matière, le langage physique s’est empli d’affect par l’entendement psychologique du vide.

L’angoisse du néant vient du fait qu’il concède l’étant comme positivité par rapport à un inconnu, négativité. Mystère presque métaphysique d’une présence en gestation, l’expérience du vide ramène en quelque sorte à un état pré-foetal terrifiant.

Il destine l’étant en tant qu’il est là, et donc supposant ses transitions imperceptibles, sa fragilité et sa disparition obligée.

Le néant oppresse par son indétermination et son immédiateté, à la limite du pensable, puisque démontré en creux de l’effectivité1 du réel.

Le déterminisme du réel étouffe et angoisse, nous sommes accablés de la responsabilité de notre existence, cela fait terriblement peur une vie vierge étalée devant soi. Pascal explique dans les Pensées notre égarement, perdu entre la conscience de notre mort et la nécessité de s’accomplir : “Car enfin, qu’est ce que l’homme dans la nature ? - Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout”. Nous sentons que notre être est menacé, isolé, une banalité balayée par l’air.
Kierkegaard décrit ce sentiment comme une angoisse, un vertige où la liberté s’empêtre. Plonger dans son propre possible, lâcher ses repères, saisir sa propre finitude est douloureux et inquiète.

Cependant la symétrie de l’être destiné et du vide indéterminé paraît quelque peu primaire, le néant n’est pas une négation, ni l’existence une victoire sur le rien. Il semble que les deux cohabitent, s’entre appartiennent. S’arracher à la plénitude de l’être, c’est consentir à ce que le vide lui donne un sens.

L’être est plus qu’une résistance « entropique » sur le néant, la succession de changements qui l’anime vaut plus qu’une descente vers l’homogénéité de la mort. Bergson dans L’Évolution Créatrice caractérise la vie comme « une continuité en jaillissement », l’évolution apparaît comme une exigence de création courant sur la matière, un perpétuel bouleversement du vide vers le plein, du général vers le singulier. Le vide est donc intrinsèque à l’étant, il lui donne son principe, comme une genèse ininterrompue. Le néant pur et dispersé permet la singularisation de l’étant. Il est ainsi moteur essentiel de l’être.

Le vide qui traverse l’être est à la fois ce qui le pose et le fait vaciller.

Ce vacillement n’est pas un être ou ne pas être, mais une disposition entre potentiel et réel. Il est la condition d’effectivité de l’être, dévoile le possible inhérent à la mobilité. Ainsi nul anéantissement mais une mise en relation caractérisée par la contingence. D’ailleurs Hegel insiste dans La Science de la Logique sur la mêmeté de l’être et du néant. En effet l’indétermination du vide ronge l’étant en ce qu’il est instable, en ce qu’il est possible, contingent, mouvement. Donc la négativité permet de penser le balancement du réel entre effectif et avenir, de le penser dans la durée.

C'est-à-dire que le néant révèle, réveille notre liberté. Celle-ci est hésitante, balbutiante et tourmentée de sa finitude mais indéniable.

L’expérience du vide est un sortir de soi, une abstraction momentanée du tout et un ancrage dans le particulier.

Cette retraite, cette scission d’avec la quotidienneté ne nous plonge pas dans le poncif pur, dans l’être impersonnel, au contraire elle attise notre propre possible, met à vif le devenir, ouvre l’âme à persévérer dans son être. Le néant suscite donc une espérance vertigineuse, « L’instabilité du possible au cœur de l’effectif contingent ouvre à la négativité qui est « l’âme » du « drame de l’Absolu » comme liberté. » souligne Bernard Mabille reprenant les mots d’Hegel.
Cette extrême solitude pourrait nous plonger dans la torpeur, la mélancolie, submergés par le sentiment de notre propre imperfection, à l’instar du Voyageur contemplant une mer de nuages de Friedrich, endeuillés déjà et soupirants. Mais n’est ce pas plutôt une invitation à être ?

Le face à face avec le néant est une promesse brûlante, une étincelle dans l’inconnu de l’avenir et invite à se jeter dans « l’aventureuse insécurité de l’ouvert »2.

L’inachèvement qui résonne en nous n’est pas tragique, il semble plutôt une fracture de l’infini.

Les désirs, le sentiment de manque qui nous assaille témoignent de la profondeur de l’esprit partagé entre fini et éternité. La conscience du temps, accompagnée de ses regrets et ses espoirs, est bien le signe du transcendantal. Elle est un symptôme d’une appartenance partielle à l’absolu, un appel à dépasser l’imperfection de la condition humaine et à advenir là.

S’emparer du là c’est embrasser le réel ouvert, l’inconsistance d’une réalité en potentiel. S’abandonner à l’éventualité de l’étant, c'est-à-dire accepter la probabilité qu’il soit, soit autrement, ne soit plus. Les promesses muettes du devenir sont sources de joie, d’émerveillement, un frisson entre visible et invisible. Ce dernier donne tout son relief à l’étant, et permet de convertir l’expérience en surprise, une manière stoïcienne d’accepter ce qui advient. De surcroît, c’est une lecture métaphysique du réel qui ouvre aux rêves, aux idéaux, au projet.

Comprendre le vide, - au sens latin de prendre avec, saisir - dévoile la volonté de puissance. Selon Heidegger « l’être vers la mort doit se comporter envers la mort de façon que celle-ci se révèle en cet être et pour lui comme possibilité ». L’exigence de l’existence est l’ouverture vers le possible, un don.

Je est à-être

Il est absolument libre et en même temps cette échappée hors du réel lui permet de retrouver son sens, son essence. Accepter le vide est donc une praxéologie du possible. Une science de l’action, qui ne vise pas un accomplissement illusoire mais un ancrage dans le réel. Au cœur de la rencontre avec le monde, le vouloir s’y transforme en pouvoir. En cernant la déchirure de notre être à la fois vide et réel, le sujet accueille le devenir, essence et avènement.

Contempler notre imperfection fait faillir la volonté de tout remplir, le diktat de l’achèvement et de la plénitude matérialiste, se défaire d’un divertissement qui n’enraye pas la fuite du temps. Au contraire, permettre l’absence, le creux, le silence, c’est exalter le sens. C’est étreindre l’éventualité, la liberté.







1 Reprenant la tradition ontique Hegel caractérise l’être par l’effectivité selon le terme energeia d’Aristote « en œuvre » l’être est ce qui est déterminé, destiné.

2 Pierre Magnard in Le discours scientifique du Baroque.





Nos derniers articles