Charles Taylor donne à son livre un titre à la fois désemparant et prometteur. Notre modernité est désignée comme une femme malade, désagréable, malaisée. Mais l’identification même du malaise est porteuse d’espoir : peut-être saura-t-il l’identifier, ce malaise, peut-être pourra-t-il nous en sortir… On lit toujours un peu un livre de philosophie en espérant secrètement qu’il résoudra le problème qu’il nous pose, et qu’il se pose avec nous. En réalité, les choses sont toujours plus compliquées. Philosopher, c’est, bien sûr, aimer le savoir, en être l’ami, le côtoyer, le rechercher, le désirer, mais c’est aussi s’y perdre, y éprouver sa propre limite, ne pas comprendre et en devenir fou.


le 26 avril 2023 - Julie Kernevez -









         Taylor, donc, tente d’esquisser ce qu’il identifie comme le « malaise » de notre modernité, mais son analyse ne donne pas de solution pratique à ces problèmes. Il s’agit plutôt d’une tentative de compréhension de ce monde qui nous est si proche, il s’agit d’un pas en arrière sur le réel, pour tenter de comprendre cette sensation qu’il ressent au quotidien, dans sa chair, quand il s’y rapporte.

Faisons avec lui cette expérience. Partons de cette idée d’un malaise. Nous sentons-nous à notre aise, face à notre propre façon de construire notre monde, face à notre habitation de ce monde, face aux moyens de développement de nos relations sociales, face à ce qui remplit notre quotidien au point de l’étouffer ?

Quelque chose comme un malaise, comme un sentiment étrangement diffus d’insuffisance, de frustration, d’insatisfaction, de solitude peut-être hante nos vies quotidiennes. Il y a une espèce d’angoisse sourde, qui semble, de temps en temps, nous prendre et nous emporter dans ses spirales, nous perdre, nous faire sentir le vertige de notre condition, nous faire expérimenter le vide, le malheur, la difficulté. Peut-être peut-on associer ces éclairs, ce sentiment éphémère, à des chocs, des situations qui nous poussent à faire preuve d’une rare lucidité. Alors nous nous surprotégeons pour éviter le malaise, nous remplissons nos vies pour ne pas ressentir la solitude.

Mais d’où peut bien venir le malaise ?

D’une relation blessante, ou insatisfaisante, une relation construite sur une incompréhension, une relation qui peine à dépasser la cordialité ou l’amitié convenue : on ressent un immense désir d’aller plus loin, de se rencontrer vraiment, de voir en l’autre quelque chose de plus qu’un simple individu.

Le malaise, c’est peut-être cette tristesse qui nous prend lorsque l’on se sent enfermé dans un quotidien gris et pesant, avec cette impression de n’avoir rien choisi, de s’être laissé guider par la vie, d’avoir décidé sans y réfléchir.

C’est ce réveil lucide, un beau matin, qui crève le cœur.

C’est peut-être aussi cette insertion dans chaque geste de notre vie d’un rapport utilitaire au monde, qui lui ôte toute beauté, tout enchantement, toute magie, et qui se résigne à le voir seulement comme une ressource dans laquelle puiser sans réfléchir. Nous ne voyons plus le monde, nous l’utilisons, pire, nous l’usons.

Le malaise, ce serait la sensation de désespoir contemporaine à cet essoufflement de la lutte qui se traduit par une aliénation volontaire au « système », une affiliation résignée aux lois aveugles du marché, de l’échange, de l’impartialité, de l’utilité. Le malaise d’avoir abdiqué la beauté de la gratuité, de la liberté, de la générosité. Cette impression de vivre dans un monde « désenchanté », dans lequel n’existent plus d’idéaux, auquel on ne trouve plus de sens, au sens propre de direction, d’horizon du chemin. Cette perte fait de notre vie une errance sans but, et nous étourdit face à la vacuité d’une telle direction.

Le malaise de vivre dans un monde qui perd peu à peu son charme, c’est-à-dire cette vie mystérieuse que l’on sent derrière chaque chose, et que l’on a muré derrière notre logique de rendement. Cette réification de notre environnement qui lui ôte tout potentiel d’inspiration. Un malaise qui vient peut-être aussi d’un certain repli sur soi et d’une perte du sens de la communauté. La prééminence du domaine privé sur le domaine public, pris dans un sens arendtien, va de pair avec la perte des idéaux : il n’y a plus de visée commune ou conçue en commun, mais seulement une recherche solitaire et donc angoissée d’une direction - toujours insuffisante. Avec ce malaise, se développe quelque chose comme un pragmatisme, qui nous fait quitter tout optimisme au nom d’une vision « réaliste » du monde, voué à perdre toute beauté propre, qui nous invite à quitter les rêveries poétiques pour nous convertir à la prose.

Serait-ce là la vieillesse de l’humanité ? N’aurions-nous pour seul horizon que la soumission résignée à un monde dénué de sens, dominé par une machine oppressante, la satisfaction lâche du médiocre, de l’in-signifiant ?
Perspectives peu réjouissantes pour une jeunesse ardente.

Charles Taylor identifie, dès l’introduction, trois malaises majeurs de notre modernité.

Premier malaise ; le « désenchantement du monde ». Notre monde, autrefois, était enchanté.  Il était habité par des puissances secrètes, abondantes, vivantes, derrière chaque chose s’en cachait une autre, invisible. Autrefois, le monde était plein de « signes », et chaque chemin bordé de vies profondes et mouvantes. Nos trajectoires évoluaient entre d’éloquents « portiques », et la nature était le temple du poème de Baudelaire. Avec l’introduction de la rationalité économique, de la recherche capitaliste du rendement, l’appropriation du monde comme d’une ressource à la merci de la main humaine, les signes ont disparu, les choses ont été vues en tant que moyens, en tant qu’outils, le sens caché qu’elles portaient en elles n’était plus spirituel ou transcendant, mais bien utilitaire. Heidegger, dans ses conférences sur la technique, prend l’exemple d’un barrage hydroélectrique sur le Rhône. Il déplore une installation qui pompe l’énergie du fleuve tumultueux, qui en fait un objet utile et lui ôte sa gratuité, enferme le flux, l’empêche de toute liberté et lui interdit les écarts. Le barrage barre, coupe la vie dans son élan, prend l’énergie pour lui, et la transfère dans un monde marchand, un monde dans lequel les nymphes n’existent pas, leur reflet dans le roulis du courant est éclaboussé par le ronronnement des machines. C’est bien ce que Weber décrit lorsqu’il parle de « désenchantement du monde ». Le monde perd sa profondeur. Il reste écrasé dans sa superficie, dans sa superficialité. Honneth, dans son Petit traité de Théorie Critique, reprend le concept de « réification » forgé par le marxiste Georg Lukács. Il y décrit ce phénomène proprement moderne de réification dans trois strates : réification du monde, réification d’autrui, autoréification. Cela commence donc par la réification du monde qui nous entoure, sa réduction à l’état de « chose » exploitable à loisir. Ce nouveau rapport à l’autre se révèle donc profondément dangereux : une fois son environnement réifié, c’est autrui qui devient un objet pour nous, puis soi-même. Si plus rien n’est digne de respect, comment continuer à vivre ensemble ?

Second malaise : l’individualisme qui mène au désintérêt pour les affaires politiques. En effet, écrit Taylor, notre société se caractérise par son atomisme. Chacun se replie sur sa propre vie et ses propres intérêts. Il est notoire, et assez insuffisant, de dire que la modernité se caractérise par une perte de la communauté. Puisque chacun se replie sur ses intérêts, quel intérêt a alors la politique ? On comprend aisément une indifférence croissante à la « chose publique » (res publica), dans une société divisée en petits groupes nucléaires. La démocratie n’est plus vivante, elle perd la voix, s’éteint doucement. Mais le plus tragique, c’est bien qu’il n’y a là pas de contradiction. Pas de révolte. Pour Habermas, qui développe « l’éthique de la discussion », c’est bien par le dialogue avec les autres que l’on peut faire société, que l’on peut créer des valeurs nouvelles, améliorer l’état des choses publiques. Mais pour cela, il faut ressentir en soi la nécessité d’une communauté, d’un partage des valeurs, il faut vouloir discuter, il faut apporter de l’intérêt à l’opinion d’autrui. Or, dans une société individualiste, c’est l’indifférence qui tend, peu à peu, à dominer.


Les Amants, René Magritte, 1928
Les Amants, René Magritte, 1928

De là, troisième malaise ; celui d’une perte de la liberté et par là d’une aliénation de la sphère politique. En effet, cet individualisme porte, inconsciemment, subrepticement, à en aliéner sa liberté, son droit à dire non, à vouloir changer l’ordre des choses. Puisque chacun se satisfait de sa propre façon de mener sa vie, puisque chacun ne veut plus voir comment vont les autres, chacun laisse le monde aller sans qu’il dise ce qu’il en pense.

Or, si l’on pense la liberté comme l’agir concret, comme la capacité à modifier un état de fait, alors l’individu n’est plus libre, il est enfermé par sa petite vie dans ses agissements et laisse l’Etat se transformer en une « dictature » douce, qui lui dicte son mode de vie, le laisse tranquille dans sa sphère privée pour lui ôter peu à peu toute influence dans la sphère publique.
C’est ainsi que s’opère cette « aliénation » de la sphère politique par un petit nombre de personnes, qui profitent d’une société atomisée pour y asseoir leur pouvoir et leurs bonnes volontés.

Constat bien noir pour notre époque.

Il est difficile, en effet, de croire en la beauté d’un monde « désenchanté », brutalisé, marchandé, écrasé par les stratégies commerciales.

Difficile, également, de cerner les contours d’une vie ‘morale’, alors que cette vie s’inscrit dans une société sans cesse critiquée pour son individualisme maladif. Peut-on encore être moral, à l’ère de l’individu ?

Difficile de distinguer désintéressement et enrichissement de l’estime de soi au motif de nos bonnes actions. N’agit-on pas toujours que pour soi ?

Difficile, enfin, pour les jeunes, de définir l’amour quand on les a bercés d’un solipsisme irrépressible. Si aimer c’est sortir de soi, alors peut-on seulement aimer ? Si nous sommes repliés sur nous-mêmes, s’il devient impossible de se « mettre à la place de l’autre », si l’on perd tout sens de la communauté, comment alors, oser encore envisager d’aimer ? N’est-on pas condamné à la solitude ?

Mais la jeunesse ne peut se résigner. Il est inacceptable de laisser le malaise envahir un monde sans cesse renouvelé. Ces questionnements ne sont que l’expression contemporaine de la complexité d’une condition humaine qui cherche sans cesse à se comprendre. Il ne faut pas se laisser abattre, et faire du malaise premier le point de départ d’une redéfinition du monde. Le malaise ne doit pas paralyser, il doit pousser à l’action, pousser à tout réécrire pour fonder à nouveau une communauté humaine vivante, étudier à nouveau nos rapports au vivant qui nous entoure, pour comprendre un peu mieux notre place dans un monde sans cesse changeant.

Le texte de Taylor ne remplit donc pas sa promesse. On en ressort un peu bouleversés, voire désespérés. Mais son écriture laisse toujours une marge à la liberté de l’agir, à la transformation du monde par la praxis, et il ne cesse de nuancer ses propos. Une telle vision de la modernité est celle de ceux qui vont bientôt la quitter. Il invite les nouveaux habitants du monde à se révolter. Il cherche, au coeur de ses développements, les idéaux cachés qui habitent une telle société. Ces constats ne doivent donc pas pousser à la complaisance dans l’indifférence, mais, bien au contraire, inviter à reprendre la main sur ce qui nous appartient : à ré-enchanter le monde, à se ré-approprier la chose publique et notre liberté de la transformer, de l’agrandir, de la rendre plus belle. Nous sommes face à une page blanche, comme à chaque fois dans l’histoire du monde, et nous avons le choix. Nous pouvons nous résigner, vieillir avant l’heure et déplorer l’état des choses. Ou alors nous pouvons le voir comme une possibilité incroyable de rénover un ordre malade, et de créer une société qui soit encore meilleure que tout le passé.

Nous pouvons décider de guérir notre monde malade.

Ainsi, en réalité, ce qui caractérise ces égarements autour du texte de Taylor, ce n’est non pas une déploration peu pertinente de l’état de notre société, mais bien au contraire l’ignorance, l’inquiétude et l’enthousiasme de la recherche sincère d’une forme de vie morale - aujourd’hui, avec lucidité.

« Il n’est pas temps, comme on sait, Madame / D’être prude à vingt ans… »…

s’exclame Célimène dans le Misanthrope. Sa fraicheur, son intelligence et sa malice s’opposent à l’aigreur jalouse de la vieille femme, qui n’est que remontrances et « aigres censures ».

Soyons donc des Célimène, refusons de nous censurer, ouvrons-nous à un monde qui n’attend qu’une nouvelle révolution, au sens du cercle, du tour cyclique, de la renaissance, du printemps.

Ne nous enlisons pas dans le malaise. Acceptons-le et faisons-le disparaître.

Pour que notre modernité soit belle. Pour qu’elle soit morale. Pour qu’elle soit nôtre.






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