MARTIN EDEN
de Jack London :
Le scribe qui se faisait couper la plume




Martin le marin, l’Enfer d’Eden. Il y en a de ceux qui voient la vie comme une partie d’échecs. Et de ceux qui comme Martin Eden en font un jeu : “Life is not always a matter of holding good cards, but sometimes, playing a poor hand well.”. Il serait presque à propos de renommer son auteur BlackJack London. Il n’y a pas de mauvaises cartes, donc, que de mauvais joueurs. Dès lors, son personnage Martin Eden devient une sorte d’alter ego romantisé : un marin atypique, aux désirs d’écriture et de culture. Il s’éprend de Ruth, jeune fille cultivée de haut rang sur laquelle il projette l’idéal qu’il convoite. Son ascension n’aura d’égal que sa déchéance.


le 10 avril 2023 - Carla Giannotti -









Un (anti)héros tragique versant dans la misanthropie

Personnage en permanente remise en question, Martin Eden alterne d’un mépris de l’autre à un mépris de tout, aboutissant à un mépris de lui-même.
Confronté à la haute société avec laquelle il entretient une relation ambivalente, il se sent inadéquat, un sentiment qu’il cultivera tout au long de l’ouvrage. Il est coutumier de l’absence de reconnaissance par Autrui, qui témoigne de la domination qui sévit à son égard,

« lui que toute sa vie on avait appelé “Eden” ou “Martin Eden”, ou “Martin” tout court. “ Monsieur” !... ».

« Réappropriation de soi », rupture de la monotonie routinière

L’habitus, chez Martin Eden, s’incarne à travers tout un ensemble de codes qu’il s’efforce de contenir, contre ce que London nomme « sa nature ». Il s’agit de son langage familier, de sa posture, de ses habits, de ses fréquentations, de son comportement en société, ignorant largement les bonnes manières et privilégiant le naturel, l’instinct, l’honnêteté. Martin le résume ainsi : « Tout se coalisait pour l’empêcher de s’élever ». À trop défaire ses habitus de classe, il gagne des ennemis, les maris de ses sœurs, et perd ses anciens amis. Il est désormais lâché en eaux troubles.

Va-et-vient entre l’être aimé et être aimé

Ruth est décrite à plusieurs reprises comme une « femme-esprit », une « idole ». À grands ressorts d’hyperboles, elle apparaît comme irréelle. Seule réalité : Martin en fait une version imaginée, il en floute volontairement les défauts pour voir en elle ce qu’il lui plaît d’y voir : une incarnation de la classe supérieure, qu’il idéalise alors à travers elle. Une fascination divine, jusqu’à la décrire uniquement avec la majuscule au pronom « Elle ». Car ce qui l’intéresse n’est pas tant « elle » en tant qu’individu, mais tout ce que « Elle » représente, à savoir un monde de littérature et d’art qui s’ouvre à lui et qu’il est décidé à conquérir.
Homme à la mer, âme à la dérive

Navigateur solitaire, Martin Eden perd au bout du compte son compagnon de route, à savoir sa compagne Ruth. Car leurs fiançailles ne sauront garder le cap, écrasées sous le poids de leurs conditions sociales. Il y gagne toutefois un mentor, Russ Brissenden, un écrivain également, fervent socialiste, mais celui-ci finit également par disparaître du décor. Et c’est ainsi un personnage profondément seul qui se révèle en Martin Eden, ayant perdu en amour comme en amitié, chérissant cette solitude qui le fait pourtant souffrir, et rejetant Lizzie Connolly, cette jeune femme de la classe populaire qui "l’aimait pour lui-même" mais qu'il ne parvient pas à aimer en retour.

Boire à la coupe de l’amour poison

Les deux amants sont dévorés par les déséquilibres qui les rongent : Martin voit impressionner Ruth comme l’ultime consécration, il lui expose chacun de ses écrits, mais elle n’y témoigne aucune sensibilité, voire un certain mépris. Constamment, elle cherche à le faire changer et le perçoit comme un amusement, voire comme une œuvre caritative.

Tous deux cherchent finalement à se modeler à leur guise pour que leur relation devienne possible, en particulier Ruth qui insiste systématiquement pour que Martin travaille aux côtés de son père. Toute une fable sur la violence symbolique permise par le privilège culturel.

La jeune femme est en somme à l’image de sa classe toute entière contre laquelle le marin-écrivain s’offusque : « vous vouliez me rabaisser et me modeler à l’image des vôtres, d’après l’idéal de votre classe, l’évaluation de votre classe, les préjugés de votre classe ».

Finalement, leur relation volant en éclats mène à un renoncement intégral : à l’amour, au bonheur, à la société, à la vie.
La fatalité tragique du héros Martin Eden ou l’épuisement de l’American Dream

Le cas de Ruth et Martin, cette romance impossible qui tente de vivre d’une étincelle se consumant plus vite qu’elle n’a pris le temps de naître, est la confirmation de la thèse sur l’amour impossible reprise à Pascal : nous n’aimons pas l’Autre pour son Moi intérieur mais pour l’image que l’on projette sur lui, ce que Martin déplore : « C’est pour lui-même, pour son travail, qui n’était que l’expression de son moi, qu’il voulait être apprécié. ».

Un jour mon prince viendra… Et mourra

Le décalage entre la posture politique de Martin Eden, individualiste convaincu, et celle de son auteur, socialiste dévoué, est en réalité un indice efficace permettant de prévoir la fin du roman : à trop se préoccuper de l’individu et à délaisser la vision du collectif, Martin finit seul, et sa solitude n’a d’autre échappatoire que le suicide.

Fasciné par Herbert Spencer, Martin Eden développe une conception presque Nietzschéenne de l’existence humaine, une vision désabusée à la frontière du nihilisme. On peut supposer que d’une certaine manière, c’est parce que Martin Eden est tout ce qu’il abhorre qu’il arrive à l’inévitable décision de mettre fin à ses jours.
Ainsi, son désir de conquête, à la fois littérale et symbolique, nous questionne sur la vision de Martin comme une sorte de prince charmant du XXe siècle : s’il s’agit du rôle qu’il souhaite exercer aux yeux de Ruth, la fin tragique de leur union révèle l’hypocrisie d’un tel romantisme exacerbé. Et de même manière, le monde qu’elle incarne sous les traits de sa classe sociale éclot en un requiem des contes de fées.

Mais alors, pourquoi Eden ? Cherchait-il le paradis ? Le possédait-il déjà ? À travers son parcours, nous observons un mépris de classe, non sans écho avec un certain mépris de lui-même. Serait-il né dans un « paradis » désavoué pour rentrer dans le monde impitoyable du pouvoir, de la domination, des luttes sociales ?






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