Dans notre dernier (mais aussi premier) numéro, nous évoquions le simulacre de paix que constituaient les réseaux sociaux. Ceux-ci, remarquions-nous, ne sont en réalité qu’une illustration parmi d’autres d’une quête de tranquillité intérieure comme extérieure qui se fait de plus en plus pressante. À l’heure où la guerre répand sur la terre une croisade en faveur de la paix, et que fleurissent les experts en bien-être capables de vous redonner toute sérénité, faut-il « enfourcher le tigre » et s’engager, la fleur au fusil, dans une poursuite de la paix dont Thomas Hobbes nous dit qu’elle est « la première et fondamentale loi de nature » ?


le 21 novembre 2022 - Théophraste Martin d’Amat -









    Dans son essai Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson a ce mot marquant à propos de son séjour sur les bords du lac Baïkal : « J’ai connu l’hiver et le printemps, le bonheur, le désespoir et, finalement, la paix ». La paix. Il lui aura fallu parcourir des milliers de kilomètres pour enfin la trouver, au milieu des ours et des élans, par -30°. Il lui aura fallu quitter le tumulte d’angoisse de la vie quotidienne. Un « tumulte d’angoisse » : c’est ainsi que Barthes qualifie l’attente, cette attente dont la disparition, incertaine, est la source de tous nos soucis et de toutes nos inquiétudes.
N’est-ce pas justement ce dans quoi toute société contemporaine s’est irrémédiablement enlisée : une attente d’elle ne sait quoi, et qui, inévitablement, la déçoit sans cesse ? À attendre tout, on ne trouve rien.

On attend la prochaine augmentation, la prochaine voiture, le prochain amour, mais ce que l’on saisit véritablement, de telle manière à prendre du recul, à se détacher de la laideur du détail pour contempler la beauté de l’ensemble, qu’en est-il ? Comment les hommes sont-ils parvenus à se détester autant les uns les autres en même temps que de s’adorer eux-mêmes de plus en plus, au point de ne se sentir en paix qu’éloignés les uns des autres ?
Reste-t-il une façon de trouver la paix dans le trouble, la tranquillité intérieure dans le désordre extérieur, le repos de l’âme dans l’insoutenable frénésie pulsionnelle ?
La paix devient cet objectif existentiel inavoué, que chacun cherche sans rechercher, en Sibérie pour certains, sur une île déserte pour d’autres.

« Foutez-nous la paix ! »

« On va vous montrer ce qu'on sait faire, sans nos pères, sans nos mères ; on s'en va faire la vie buissonnière, alors, foutez-nous la paix ! » Voilà ce que chantaient en 1977, sur une musique de Michel Fugain, les enfants de sa compagnie musicale. Nous sommes quelques années seulement après le succès du titre Imagine de John Lennon, emblème de la lutte pour la paix dans le monde. Gronde alors chez ces pré-adolescents une révolte précoce pour leur âge, que leurs aînés se font fort d’amplifier face aux différentes guerres entre États, crises économiques, ou attentats dans le monde islamique. Derrière ces paroles enfantines, bien enveloppée dans la douce candeur de leurs voix cristallines, percent les cris plus graves de toute une génération inquiète de voir les conditions de son existence ébranlées par la haine accumulée depuis toujours, pour des raisons dont on distingue souvent mal les causes.

La paix se voit ainsi invoquée comme le stade ultime de renversement d’un monde moderne qui sème guerres, domination et destruction.

Molière avait bien saisi cette tension inhérente, mais non pas spécifique, à la société de son temps, incarnée par le jeune libertin Don Juan Tenorio. Dans Dom Juan justement, le mot « paix »1 vient signifier la négation du flux continu de remontrances moralisantes qui prend forme dans la bouche de Sganarelle. Si les motifs historiques qui président aux manifestations de la génération Peace & Love leur sont propres, leur démarche est, elle, plus archaïque, quasi éternelle, comme en témoigne l’exemple de Molière. Ainsi la paix de Dom Juan faisant taire les critiques que suscite sa conduite, portées par son valet Sganarelle, ne vient-elle que répéter une aspiration commune à l’indétermination, à l’indépendance.
La paix est, depuis l’époque moderne, un idéal d’indépendance vis-à-vis des principes moraux dominants. Alceste tentant de fuir la société de son temps – de manière symbolique, ses premiers mots sont “Laissez-moi je vous prie”2 – ou à défaut d’en tirer ce qui en elle l’irrite, l’illustre parfaitement.

« La solitude n’est pas une mauvaise compagne. »

(François Bayrou, Le Point, 2007)

Mais cette paix, me demanderez-vous, interprétée comme idéal d’indépendance, est-elle vraiment le propre de
la modernité ?
N’est-elle pas plutôt une tendance naturelle, héritée par l’Homme de son état de nature ? Vous auriez tout à fait raison de faire une telle remarque.
Le fait est que l’idéal d’indépendance n’est pas nouveau, et qu’à défaut de nouveauté, il s’est plutôt accentué ces derniers siècles, à l’époque moderne, à mesure que se renforçait un mode de vie individualiste plus efficace face au libéralisme croissant.
Notons que cet idéal ataraxique a pris un sens plus matériel : devant l'explosion démographique, rendant la tranquillité plus rare, donc plus enviable — telle est la première loi de l’économie — nous recherchons une indépendance qui soit aussi financière, une certaine autarcie monétaire. Ainsi la richesse est-elle synonyme de réussite, au sens où elle affranchit du bon vouloir d’autrui.

D’autres avant vous ont d’ailleurs fait la même remarque, jusqu’à en tirer de gros ouvrages encore lus de nos jours sur ce qu’elle implique au niveau politique. Dans l’état de nature hobbesien, par exemple, où ma liberté est menacée par ma condition sociale incarnée par autrui, que j’éprouve comme une menace pour ma propre liberté, la paix apparaît comme un idéal fragile, presque impossible. De cette vision libérale (dont on voit aujourd’hui encore, et surtout aujourd’hui, les traces remonter à la surface) découle l’idée évoquée plus haut selon laquelle la paix devrait s’éprouver comme une mise à l’écart d’autrui : je fuis autrui, que je considère comme un danger pour mon propre épanouissement.
Si l'on suit la position « individualiste » à la Hobbes, la paix n’est un problème public qu'en tant qu’elle est in principio un grief individuel, et les revendications de paix n’ont d'autre sens que de matérialiser l’inquiétude qui monte en chacun de se voir bousculé par la présence et le regard d’autrui. On y lit, rétrospectivement, un réflexe plutôt naturel : celui de rejeter toute la cause des échecs individuels sur une responsabilité collective aussi abstraite que satisfaisante.

Il faut pacifier pour apaiser.

Nuance qui révèle le caractère essentiellement et premièrement intérieur de la paix : cette dernière est avant tout un état d’esprit que caractérisent la tranquillité, l’épanouissement et la joie, et la tendance à confondre le phénomène avec ses représentations réelles ne peut qu’ajouter de la confusion à un monde qui n’en manque pas. Ces lieux si reculés que l’on recherche parfois, ne sont qu’un prétexte à cette paix. L’apparente efficacité que l’on y trouve n’est due qu'à leurs conditions, propices à un tel état d’esprit. Le silence qu’ils offrent, l’absence de contact humain, le contact avec la nature des premiers temps, viennent simplement offrir à l’âme un temps de recueillement. Faut-il entendre par là qu’avoir la paix en chacun de nous suppose, pour tous, d’avoir cet endroit qui nous soit propre, cet asile salvateur ? Assurément pas. C’est cependant ce que nombre d’hommes croient et laissent croire, et il y a fort à parier qu’à l’avenir, les gens paieront très cher pour avoir leur “havre de paix”, aux Maldives comme sur les bords du lac Baïkal. Voyez-les donc, tous déjà habités par le même réflexe romantique, tels des Lamartine criant à coups de plume leur trouble :
« L’oubli seul désormais est ma félicité. // Mon cœur est en repos, mon âme est en silence // Le bruit lointain du monde expire en arrivant // Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance ».

La paix est leur opium, ultime remède à l’angoisse, au mal du siècle qui envahit les bureaux des écrivains du siècle de la Révolution industrielle.

« Pour faire la paix, il faut être deux : soi-même et le voisin d'en face. »

(A. Briand)

Un tel amalgame entre paix et indépendance repose toutefois sur un présupposé anthropologique discutable, et résumable en quelques mots : homo homini lupus est, l’homme est un loup pour l’homme. Cela interroge notre conception de la politique. Nous aimons à professer notre confiance dans les lois de la République, cette res publica ou chose publique en laquelle nous prétendons croire depuis des siècles, que nous érigeons en colonne vertébrale de toute nation digne de ce nom, et par laquelle la société, dont l’auto-gouvernement assure la tranquillité de ses membres, se trouve ainsi protégée de l’implosion soudaine.
Mais de public il n’est rien.

Le public n’a d’existence qu’en tant que résidu de la somme des espaces privés. L’espace public n’est pas recherché en tant que tel, il est concédé, par déduction, par soumission. Depuis la nuit des temps, depuis nos premiers ancêtres, au temps du jardin d’Eden ou des hommes préhistoriques — selon que vous êtes croyants ou agnostiques —, nous voilà soumis à notre nature sociale, confrontés à l’impossible évitement de l’Autre.
Nous naissons d’une relation, celle de nos parents. Nous grandissons dans la relation.
La relation n’est pas une option, elle est bien au contraire un nœud indéfectible, un lien essentiel, primaire, qui nous lie à la société tout entière, telle la corde par laquelle Lorenzetti enlace les uns aux autres les citoyens de sa fresque. Il les condamne par là même à trouver un équilibre dans la répartition des pouvoirs politiques, et — plutôt que chacun de son côté fuir au risque de plus tard se rencontrer et croiser le fer — oser se réunir, choisir le sens contraire aux instincts solitaires.

Se rassembler par crainte de s’épuiser à force de se fuir.

Trouver une existence paisible avec et parmi les hommes, tous reliés à une même corde symbolisant un destin commun, autrement dit, tous rassemblés dans une
« communauté de destin », pour reprendre l’expression d’Aloïs Hudal3, théologien autrichien, fervent catholique et — comme cela a malheureusement et surprenamment existé — fervent nazi, lequel voyait dans le régime « national-socialiste (« na-zi », comme on dit depuis) un moyen de rassembler la nation allemande autour d’un destin unique, aussi radical que funeste. L’eschatologie nazie, étayée par une idéologie racialiste dont on connaît aujourd’hui les terribles conséquences, démontre néanmoins la force du destin qui empêche toute fuite et unifie, même dans la pulsion de mort.
La Force du destin : c’est ainsi qu’en 1861, Giuseppe Verdi, à la demande du demande du tsar Alexandre II de Russie, intitule son adaptation du Ruy Blas en opéra, lequel connaîtra autant de malheurs que ses personnages, puisque la soprano italienne Renata Scotto refusa même de le chanter, arguant que l’œuvre portait malheur à ses interprètes. Risquer sa vie pour quelques notes ça serait bête…

« La paix soit avec vous ! »

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt devrais-je dire à nos citoyens en herbe. Chacun paît joyeusement sur son carré d’herbe fraîche. Le troupeau désordonné attend patiemment le cri distinctif du berger annonçant la nuit tombante pour se reformer. Et sitôt qu’il résonne, chacun rejoint à la hâte son voisin pour que de coin en coin se reforme peu à peu le large troupeau marchant vers l’étable paisible. Au signal fatidique, les voilà qui s’amassent, méfiants mais soudés, tels des citoyens se pressant aux portes d’un bureau de vote pour décider de leur destin les jours d'élections. L’analogie n’est ni fortuite ni nouvelle.

Elle a le mérite de souligner que de la force du troupeau vient aussi sa faiblesse, son aveuglement.

Le troupeau a besoin de ce grand législateur rousseauiste lui traçant le chemin. De ce berger incarné pour les catholiques en la figure de Jésus Christ, venu sur Terre pour rassembler ses brebis et rechercher celles qui se sont égarées :
« J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos : celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur. » Pour les catholiques, la paix prend forme dans cette communion autour de leur pasteur, lequel leur a laissé le mystère de sa passion pour qu’à jamais ils puissent se rassembler en son nom. Ainsi le prêtre répète-t-il avant chaque élévation de l’hostie ces mots rapportés par saint Jean, de la bouche du Christ : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ». Façon de signifier que l’eucharistie à laquelle les fidèles participent ne leur offre de paix qu’en tant qu’elle les unit les uns les autres à travers lui.

La paix n’a d’autre sens qu’en tant qu’elle vient s’inscrire au cœur du dilemme kantien d’insociable sociabilité.

La paix passe alors, de l’idylle individuelle de tranquillité, à une quête universelle d’unité.

Unité non entre régimes, mais entre individus, entre peuples, car, pour citer le général de Gaulle : « Ce qu’il faut surtout pour la paix, c’est la compréhension des peuples. Les régimes, nous savons ce que c’est : des choses qui passent. Mais les peuples ne passent pas ».

Qu’elle soit physique ou métaphysique, cette quête d’unité politique demeure donc indissociable de toute prétention individuelle à la prospérité. Là est tout le paradoxe de l’insociable sociabilité. C’est une chose étrange à la fin que le monde...







1 Molière, Dom Juan, acte I, scène 2.

2 La scène 4 de l’acte II est également éloquente à ce sujet.

3 Alois Carl Hudal, Die Grundlagen des Nationalsozialismus (« Les bases du national-socialisme »), 1936.
Son projet était de christianiser le fascisme allemand, de convertir Hitler, et de l’utiliser contre le communisme, qui était alors l’ennemi n°1 du Vatican – en témoigne la publication de l’encyclique Divini Redemptoris en 1937.





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