RÉSEAUX SOCIAUX : ATTENTION À NE PAS S’Y BRÛLER LES DOIGTS !




Alors que 80% des Français y naviguent chaque jour, pour une durée moyenne de près de deux heures quotidiennes, les conséquences néfastes d’un tel usage des réseaux sociaux, si souvent pointées du doigt, peinent pourtant à se traduire en de véritables réformes. Si le naufrage social est possible pour ces millions de navigateurs virtuels, c’est surtout la menace d’un embrasement général qui inquiète, avec cette fois des conséquences bien concrètes.

le 26 juin 2022 - Théophraste Martin d’Amat -










        Derrière la belle façade de verre, la ville est en flammes. La cité, assiégée par un insaisissable ennemi. Tel un cheval de Troie que tout le monde accueille chez soi, et qui avant même que ne tombe la nuit fatale, annonce déjà la fin d’une ère, la mort d’une civilisation, le début d’un nouveau règne, l’avènement d’un nouveau monde.

Un monde où le virtuel dépasse et surpasse le réel qui surpassé trépasse,

emportant avec lui l’ordre social si patiemment construit. Ainsi triomphent des ruines du passé ces experts de la servitude volontaire, ces professionnels de la communauté imaginée : les bien-nommés réseaux sociaux. Acteurs tragiques d’un paysage apocalyptique, ces plateformes qui ont crû aussi vite que la démographie de l’Afrique ont tout simplement révolutionné notre façon d’être et d’agir. Mais avant de devenir les tyrans des temps modernes que nombre d’essayistes se font fort de nous décrire pour mieux les décrier, les réseaux sociaux sont pourtant apparus comme une chance pour les sociétés contemporaines, une occasion rêvée de renforcer le lien social, de connecter les existences.

Un moyen efficace d’interpeller un public toujours plus grand, sensibilisé, mobilisé et surtout rassemblé autour des mêmes causes. Mais alors « d’où vient le mal ? », demanderait à juste titre Léon Tolstoï. Ce à quoi l’écrivain russe répond, au terme de sa courte fable du même nom : « Ce n’est ni de la faim, ni de l’amour, ni de la méchanceté, ni de la peur que viennent tous nos malheurs : c’est de notre propre nature que vient le mal ; car c’est elle qui engendre et la faim, et l’amour, et la méchanceté, et la peur. »

Quand les réseaux sociaux jouent avec le feu

Dans la rue, chacun s’évite pour mieux le fixer et chacun le fixe pour mieux s’éviter.
Quel qu’en soit l’âge et l’usage, il est là, au creux de nos mains, au cœur de nos vies, de notre quotidien. Le smartphone. Voilà Leibniz ressuscité, Ayn Rand comblée. Telles des monades se croisant harmonieusement, les passants se contournent têtes baissées, avec pour seuls radars quelques coups d’œil de ci de là. Que font-ils à sans cesse agiter leurs doigts sur l’écran de verre lumineux ?
La vitesse avec laquelle ils les retirent laisse croire qu’ils se les y brûlent si fort qu’il leur faut bien vite fuir la fournaise,
mais pourquoi sans cesse y retourner ? Qu’y a-t-il de si attrayant dans ce jeu où l’on se jette corps et âmes, au point de n’en plus savoir lever le nez ? C’est l’amour-propre, fustigerait Rousseau. Le plaisir de se contempler soi-même, et de mettre à distance tous les désagréments que nous cause le monde. « Il n’y a plus que les dangers de la société tout entière qui troublent le sommeil tranquille du philosophe et qui l’arrachent de son lit. On peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre ; il n’a qu’à mettre ses mains sur ses oreilles et s’argumenter un peu pour empêcher la nature qui se révolte en lui de l’identifier avec celui qu’on assassine. »1
 Les utilisateurs naviguant sur les réseaux sont semblables à cet homme civilisé de Rousseau qui, déchu de toute spontanéité naturelle, et incapable de faire preuve du « premier sentiment de l’humanité », choisit de fermer les yeux et les oreilles devant telle ou telle réalité qui le dérange. Qui l’inquiète, tout simplement. À l’image des regards fermés et craintifs qui se fuient dans la ligne 6 du métro un soir d’automne, et tels des aimants attirés par le tantale de leurs smartphones, replongent inexorablement vers le dernier message que les souterrains du métropolitain empêchent pourtant de partir. Ignorer ce qui est pour savoir qui l’on est, tel est le deuxième commandement de la société moderne. Ce que l’on pourrait aussi traduire par : oublie qui tu es, choisis qui tu veux être. L’entrée dans le collectif sociétal passe par la renonciation extrême, l’abandon du plus profond de l’identité de chacun. Toute identité à soi succombe sur l’autel de la conformité au groupe. C’est là le paradoxe contemporain : l’individu ne s’éprouve en tant qu’individu qu’au milieu d’un collectif qui exige de lui qu’il abandonne ce qui fait toute son individualité. La reconnaissance passe par la connaissance, la réputation se construit au gré des qualités que l’on agrège ou l’on assigne à un nom. Plus de place pour la relation en face-à-face, tout disparaît derrière la glace. De même que tout se construit, tout s’efface.

Chaud dehors, froid dedans

Au-delà de chercher « où est le mal », les réseaux sociaux nous forcent à demander
« quel est le mal », dans toute cette modernité. Le paradigme moral a changé. Les images ont remplacé les idées. Platon trépigne au-dedans de sa tombe. Car les esprits, renfermés sur eux-mêmes, s’auto-félicitent de leur apparente tranquillité. Mais tranquillité de l’âme n’est que solitude de l’être et tristesse du cœur. Et nos yeux, aveuglés par les lumières de nos écrans, perdent peu à peu de vue le chemin du bonheur.

L’horizon du Bien se disloque et se diffracte.

Tout repère moral disparaît devant la moralité contemporaine, ou plutôt devant l’immoralité moderne, antithèse de la moralité des mœurs si chère à Nietzsche. Disparition qui signifie selon le philosophe saxon que l’idée-même de culture se consume. Ou que l’essence de l’homme, au sens de Sartre, ne succède jamais à son existence, et que l’homme abandonne la construction de son humanité. Pétries d’angoisse existentielle, les sociétés se réchauffent au feu qui s’élève sur l’agora, depuis ce bûcher funèbre où brûlent les âmes malades. Telle la chaleur du métro, produite par les corps fatigués, et serrés, et fatigués d’être serrés, qui recouvre le froid pesant sur la rame. Que les cœurs sont loin quand les corps se rapprochent ! Les apôtres du libéralisme sonnent joyeusement l’hallali de l’identité malheureuse, tandis que leurs obligés, ne voyant pas le danger qui les guettent, acclament ce bûcher dont les flammes leur paraissent être une récompense suffisante. Voilà qu’ils acceptent bien volontiers et bien vite d’oublier leur bien perdu, leur humanité, au profit de cette chaleur éphémère, illusoire, brève étincelle de tranquillité. Zygmunt Bauman parle à cet effet de « culture du désengagement, de la discontinuité et de l’oubli », culture qu’il interprète pour sa part comme la « menace d’un changement incessant et inévitable qui n’annonce pas la paix et le répit, mais la crise et la pression continuelles, interdisant tout repos ».
La maxime que tire Pascal n’en ressort que plus vraie : « Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer au repos dans une chambre ».
Calmer les ardeurs

Derrière la frénésie des doigts qui s’agitent ici et là sur les claviers, on entend résonner non loin la plainte d’une société qui s’inquiète de voir ses pouvoirs lui monter à la tête. La peur du silence, de la solitude, qui renvoie l’individu face à son besoin d’altérité. Le bruit change de forme. Il est loin le bruit assourdissant des machines dont les chocs détruisaient les tympans. Le bruit s’est intériorisé. Les larmes coulent au dedans du corps. Imaginez un monde, guère lointain d’ailleurs, où le téléphone n’existe pas, où l’on se doit d’accepter l’absence de l’autre, où il n’est de communication que dans une rencontre de chair et d'os.

Ce temps-là résonne aujourd’hui comme un terrible et mauvais rêve, pour une société qui voit le virtuel comme l’aboutissement du réel.

Certes, l’homme a de tout temps cherché à réduire cette distance, aussi bien temporelle que spatiale, qui le sépare de son prochain. Ce furent d’abord les hérauts grecs, puis vint le temps des lettres manuscrites, avant que ne se démocratisent les appels téléphoniques, et enfin le numérique. Akal’ère du tout tout de suite. Avant d’être esclave de son téléphone, l’homme est devenu esclave de lui-même.
« Il a fallu des millénaires à l'homme pour apprendre à dominer la nature. L’heure est maintenant venue pour lui de dominer sa domination. » Cette citation, prémonitoire ou extrêmement lucide, c’est à voir, n’est pas l’œuvre d’un Prix Nobel de philosophie, ni celle d’un psychologue, mais bien plutôt celle d’un pape, et non des plus récents, puisqu’il s’agit de Paul VI, évêque de Rome de 1963 à 1978. Sa réflexion, qui vaudrait aussi bien pour l’écologie que pour notre sujet du jour, invite à donner un sens à l’usage que nous faisons de nos outils du quotidien. Les réseaux sociaux et plus généralement les smartphones ont changé notre manière d’« être à soi » et d’« être à autrui ». Pouvoir communiquer avec ses amis, plonger dans leur quotidien et les laisser plonger dans le nôtre, faire que notre vie soit aussi la leur, telle est la prouesse des nouvelles technologies. Mais à quand des technologies qui feront que notre vie ne soit pas la leur ? Les coupe-feux remplis d’eau sont souvent salvateurs quand les forêts sèches de l’été s’embrasent et seules ces limites soigneusement dessinées savent contrarier la progression du feu. De même, seuls une paix et un temps retrouvés apaisent un cœur agité. Ainsi Voltaire avait-il saisi l’immense tâche que représente la quête d’une paix de l’homme au milieu des hommes, désignant par là sans le dire l’insociable sociabilité théorisée par Kant 25 ans plus tard. Ce n’est que lui rendre hommage que de conclure cet article par les mêmes mots qui closent son conte, maxime célèbre dont on oublie trop souvent l’universalisme derrière l’apparent individualisme. « Il faut cultiver notre jardin ».







1 Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Première partie

2 Note pour les Jean Moulin de la langue française, défenseurs de la langue de Molière, résistants face à l’envahisseur : aka vient de l’anglais “also known as”, cette expression signifiant “aussi connu comme”.






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