L’ouverture du roman Voyages de l’autre Côté de Le Clézio est une exploration aux abysses de la matière, au tréfond de la langue. Une expérience métaphysique qui dépasse le langage, les mots valsent en un cycle envoûtant, nous égarent, nous transportent au noeud originel de la création et résonnent dans toute la chair. À contre courant de l’artifice moderne.


“Il y avait la masse liquide partout, partout. Silencieuse, et lourde, avec cette grande couleur terne qui régnait, qui empêchait de voir. Elle pesait de tout son poids sur les plaques de rochers noirs, elle glissait sur elle-même, s'ou­vrant, se fermant, comme ça, sans arrêt. {...} Le regard tourne autour de lui-même comme un phare, et il ne rencontre rien. Le regard cherche entre les vagues, mais les vagues s'affaissent et se relèvent, et la surface de l’eau devient dure, elle est une paupière d’acier qui descend sur la pupille et éteint le regard.”

le 20 juin 2022 - Carla Giannotti -









 Les mots s’enfuient, fuyons les mots

 
Une duogenèse du monde, à la fois biologique et littéraire. La naissance du monde, comme un amas de matière difforme. Une cacophonie des éléments, une nature en pleine expansion qui se débat avec elle-même, qui s’attaque et se défend, en somme une guerre sans hommes, où triomphe ce que l’on a tendance à ignorer : le monde inanimé, le monde des minéraux, le monde qui ne parle pas, ne s’exprime pas, ne crie pas, n’aboie pas, ne hennit pas… Ce monde-là qui cherche à trouver sa place. Ou plutôt qui, convaincu de sa place essentielle, revendique à présent sa légitimité.


Il s’agit là d’une exploration géologique, certes. Mais au-delà, cela représente avant tout une exploration structurelle décortiquant le langage, ses contours, ses profondeurs, ses angles morts aussi. Le Clézio se veut génie omniscient commentant la genèse du monde, sorte de témoin de Dieu évoluant dans un monde alternatif, ponctué par un détournement des récits religieux de la Création Originelle. Suspendant l’espace-temps, il constate les aspérités de cette étrange formation du monde, sans règles apparentes, sans logique parfois. Et puis le vide, l’attente, sur une Terre qui ne connaît pas encore l’Homme. L’impression que le monde est alors une mare d’eau douce au milieu de laquelle surgit un immense désert : la passivité entraîne sa propre suffocation.


La sortie de l’Être, Le Clézio à contre-courant du submergement individualiste

De prime abord, Le Clézio touche à des topoï du littéraire : l’étrangeté du vivant, le rapport de soi à la nature, la difficulté de retranscrire nos perceptions. Pourtant, il s’agit avant tout d’une ode aux ambivalences, aux contradictions du monde. Car il s’agit là d’un récit pré-écriture, pré-mot, mais où ces derniers demeurent omniprésents. Sans eux, comment retranscrire la richesse sensorielle de cette scène hors du temps, hors de l'homme, hors de l’Être et du Paraître.

Par son attention aux faux-semblants, l’auteur établit une déconstruction de notre acceptation du monde, et souligne l’utilité du Néant plutôt que de s’attarder sur l’Être.
Sartre préfère affirmer que les deux notions coexistent, et que l’Être est par son existence même un Être de Néant. Le Clézio prend le contre-pied de cette philosophie existentialiste de la dépossession de soi de son essence1, qui met toujours paradoxalement l’Être au centre des questionnements ontologiques. Ou du moins il la dépasse en changeant de point de vue : ici, il ne s’agit plus d’une introspection sociologique du soi, dans laquelle la littérature du XXe siècle se complait tant. Pas d’écriture plate2, mais au contraire, une écriture gourmande, friande de détails, mâchant minutieusement chaque image puis la recrachant sur le papier, assortie d’une nouvelle substance. Dans un monde si expansif, pas de place pour l’Être, et encore trop peu de mots pour rendre état du Néant. Le Clézio joue véritablement, à partir de thèmes a priori déjà vus et revus : plus que cela, il les enrichit en les observant d’un prisme nouveau, et parodie par ce biais ses contemporains. De là, il semble nous mettre en garde contre cette tendance à négliger « l’autre côté », dans notre exercice d’autocentrisme : Watasenia, c’est finalement un environnement à l’apparence si calme qui se révèle prodigieux, bien plus capable que n’importe quel être humain. Et si l’on s’y arrête un instant, on peut, à sa manière, en distinguer le suc merveilleux3.


La torpeur du langage, sa terreur aussi

La lecture de Watasenia révèle un conflit intérieur de l’auteur : sa quête du mot juste, non, du bon mot, du mot adéquat. Mais qu’est-ce même que le mot adéquat ? Celui qui saurait distraire, émouvoir, surprendre, amuser, choquer ? Peut-être un peu tout cela à la fois. Le Clézio a conscience de l’ambiguïté de sa propre entreprise, il s’en amuse et détourne de ce fait ses propres codes littéraires. Il révèle devant nous la tyrannie des mots, qui s’étirent, gonflent et nous dévorent sans sommation. La loi de la nature. En écho à la nature et la fonction des mots, à cet ordre structurel défini, qui nous régit, commande nos interactions : manifestement, les mots nous subordonnent.

À moins que cela ne soit relatif ? Les mots, les mots… Laids maux : est-ce vraiment une coïncidence ?

Le Clézio se fait finalement porte-parole du paradoxe de l’écrivain, et par cela, Watasenia devient paradoxe de l’écriture :

les mots sont notre liberté, et pourtant ils nous tiennent enchaînés, limités dans notre accès à cette démesure intérieure que nous peinons à retranscrire sur papier.

Le propre même de son exercice littéraire est alors de creuser encore et encore, de gratter les couches superficielles de langage superflu, pour atteindre le point d’orgue de l’expression du sentiment du monde.

Le mot n’est alors pas le moi, ni même est-il de moi. Il est là, étalé sur le papier comme le plus dense des mystères, comme encrypté car défini et pourtant si largement inconnu. Et, constatant la plénitude de ce monde langagier, à notre tour, comme Le Clézio, nous en devenons l’intermédiaire, le transporteur. Au service de ces mots, dans l’espoir qu’ils nous le rendent à leur tour. La pensée, notre pensée, souvent aseptisée par des mots de surface, flottants, inertes. Watasenia, c’est la volonté d’ouvrir les yeux avant de poser sa plume. Et une fois sur le papier, la nécessité de prendre une pause. Car où courent donc tous ces mots ? Nous poursuivent-ils, nous filent-ils entre les doigts ? Quand on en sent un glisser au bout de sa langue, il faut alors le rattraper, et à ce moment nous comprenons : nous le tenons. Le mot juste, le voici.


Watasenia nous entraîne dans un voyage didactique, tout aussi géographique et biologique que purement théorique, entre matières, textures et concepts, entre abstraction et théorie. Au-delà du voyage pratique, c’est une découverte du mot, une inquisition du langage qui se fait barrage, du mot qui s’oppose à sa propre présence, à sa propre existence, mais qui se condamne à coexister avec sa propre absurdité. Au final, Le Clézio se présente en poseur de questions, envieux de modifier notre perception du monde, mais se montrant plus timide en termes de réponses, ne nous laissant alors qu’une directive :


Écrire, écrire, jusqu’à ce que tout fasse sens.


Écrire, écrire, jusqu’à ce que plus rien n’ait de sens.


Écrire, écrire, jusqu’à en toucher l’essence.







1 « L’existence précède l’essence », célèbre formule sartrienne, affirmant que l’individu naît sans but et se construit par la suite du fait de ses actions.

2 Cf Annie Ernaux, La Place, dans laquelle elle théorise sa méthode d’écriture dépouillée et distanciée comme le seul moyen lui permettant d’approcher son concept littéraire d’autosociobiographie. Elle s’inspire là dans une certaine mesure du concept préexistant développé par Roland Barthes d’« écriture blanche », basé sur la neutralité et le minimalisme du style et de la forme.

3 Au sens même du registre littéraire, l’auteur mêle en permanence des éléments surnaturels à caractère onirique à un cadre réaliste.





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